Peindre hors du monde au musée Cernuschi

L’exposition « Peindre hors du monde – moines et lettrés des dynasties Ming et Qing » au musée Cernuschi m’a rappelé Montagnes célestes vues au Grand Palais en 2004. Plus de cent chefs d’œuvre – peintures et calligraphies exceptionnelles exposées en Europe pour la première fois, sont nées du pinceau des plus grands maîtres des dynasties Ming (1368-1644) et Qing (1644-1912). Avant d’être offertes au musée d’art de Hong Kong en 2018, ces œuvres ont été patiemment rassemblées par le collectionneur Ho Iu-kwong (1907-2006) dans les années 1950 qui, selon la tradition des lettrés chinois de donner à leur studio un nom littéraire, les a nommés Chih Lo Lou, « le pavillon de la félicité parfaite ». Si Ho Iu-kwong n’était pas un artiste, il avait une certaine vision de la Chine et de son art; sa collection en est le symbole. Le cœur de celle-ci étant constitué d’œuvres de la période de transition dynastique entre les Ming et les Qing, période troublée où de nombreux intellectuels ont fait le choix de se retirer « hors du monde », cette loyauté et intégrité des intellectuels suscitaient l’admiration de M. Ho, au même titre que la beauté de leurs œuvres.

Qiu Ying (v. 1494-v. 1552)
L’Éveil du dragon au printemps (détail), non daté Encre et couleurs sur soie
119,4 x 54,5 cm Collection Chih Lo Lou © Musée d’art de Hong Kong

L’apogée de la dynastie Ming est marquée par une prospérité remarquable du Sud de la Chine qui s’accompagne d’une renaissance culturelle. Dans cette région du Jiangnan au sud du fleuve Yangzi, loin de la capitale et connue pour ses jardins, l’élite intellectuelle se transmet un savoir-faire et développe les arts. Des revenus fonciers et le soutien des classes marchandes permettent aux lettrés sans poste officiel de s’investir dans les activités culturelles: littérature, calligraphie ou peinture. On retrouve dans les dessins le thème récurrent du pont qui sépare deux mondes. Par ailleurs la montagne est perçue comme un lieu particulier, un paradis sur terre où vivent les immortels. La retraite loin du monde et la figure de l’ermite s’imposent comme des thèmes majeurs de l’école de Wu. Le paysage, sujet favori des peintres, est regardé comme le lieu de retraite par excellence. Des demeures réelles, studios entourés de jardins, où l’on peut écrire et méditer loin du monde, sont également peintes.

Zhu Ruoji (1642-1707), dit Shitao
Peintures d’après les poèmes de Huang Yanlü (feuille n°18), 1701-1702
Encre et couleurs sur papier
20,5 x 34 cm Collection Chih Lo Lou © Musée d’art de Hong Kong

Dès la fin des Ming, les lettrés s’aventurent sur les sentiers escarpés des monts Huang (Monts jaunes) et les font connaître dans tout l’empire grâce à leurs poèmes et récits de voyage. En moins d’un siècle, ce massif reculé s’impose comme un but de voyage, un lieu de retraite et une source d’inspiration sans égal dans le monde chinois.

Zhu Da (1626-1705), dit Bada Shanren
Paysages (feuille n°1), 1697 Encre sur papier
23,5 x 34,2 cm Collection Chih Lo Lou
© Musée d’art de Hong Kong

L’exposition alterne paysages réels et mythiques créant une Chine magnifiée, parfois évanescente et mystérieuse. La dimension religieuse de certaines œuvres, renvoyant aux univers taoïste ou bouddhiste participe à l’atmosphère méditative de ces paysages. Sommes-nous toujours sur terre ou dans le domaine des Immortels?

Anne-Laure FAUBERT

Musée Cernuschi – Jusqu’au 6 mars 2022

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