Un Hôtel des Invalides ouvert à la ville et au monde

Lorsque l’on s’approche des Invalides, il est difficile de s’imaginer ce qu’était la plaine de Grenelle, sur laquelle Louis XIV décida de faire bâtir le premier hôpital militaire en 1670. Il s’agissait d’une plaine marécageuse, peu adaptée à l’agriculture, presque inutile pour l’époque. La proximité de la Seine permet l’acheminement aisé et rapide depuis les carrières, et l’édification rapide d’un bâtiment solennel et moderne. En 1674, les premiers invalides, blessés et mutilés de guerre, s’y installent. Aujourd’hui, il s’agit toujours d’un lieu dédié aux soins et à la solidarité, mais aussi à la mémoire et au patrimoine : en plus d’un hôpital, de la cathédrale, les bâtiments abritent 3 musées (celui des plans et reliefs, celui de l’Armée et enfin celui de l’Ordre de la libération) et enfin une nécropole militaire.

La cour d’honneur accueille les hommages nationaux, rendus à ceux tombés pour la Nation : les militaires bien sûr, mais aussi des victimes civiles, nous nous en souvenons hélas, notamment les victimes d’attentats. 

La commémoration des 350 ans de l’hôtel des Invalides est l’occasion de redécouvrir un lieu puissant, néanmoins ouvert et vivant. Les équipes ont conçu une approche ludique et éclectique afin de nous faire redécouvrir, en une année faste, ce qui fait l’unicité de l’Hôtel des Invalides dans la vie de notre pays.

Dès le mois de mars, une série de 3 concerts  classique sera donnée dans la Cathédrale Saint Louis ainsi qu’au Grand Salon. 

La Nuit aux Invalides  accompagnera l’été et sera l’occasion de revisiter de manière spectaculaire 3000 ans d’histoire de France, une errance lumineuse et sonore : des Gaulois (et les invasions romaines) à Napoléon, de Louis XIV évidemment à nos jours. Les voix de Jean Piat, André Dussolier et Céline Duhamel raconteront du 08 juillet au 29 août 2020 ces pages épiques et fascinantes. 

Les journées du Patrimoine permettront de redécouvrir les lieux : deux jours durant lesquels le public pourra explorer des salons privés, des réfectoires mais aussi des atelier de restauration. Ce sera aussi l’occasion de découvrir en avant première l’exposition de Philippe de Poulpiquet, « Invalides : mémoires de guerre. » L’exposition ouvrira ses portes du 19/09 au 03/01/21 : le photographe nous fera découvrir la fonction médicale de l’Hôtel après avoir suivi durant un an  les hommes et femmes qui y vivent et y travaillent. Une occasion majeure de redécouvrir de façon unique et humaine la mission première de l’Hôtel.

Cette année dense se poursuit avec de nouveaux parcours de visite : les galeries de la cour d’honneur ainsi que les galeries supérieures ont été restaurées, et permettent de nouvelles manières de raconter le temps et les hommages. Un colloque, « Déjà ! 350 ans d’histoire des Invalides ! », ainsi qu’un cours en ligne gratuit compléteront la programmation.

Enfin, un événement majeur  et d’envergure internationale mais dont les détails ne nous ont pas été révélés (La grande muette, dit-on !) sera la point d’orgue de cette année de commémoration. S’agira-t-til d’un concert ? Rien n’a filtré. Rien. Mais à en juger aux mines gourmandes et amusées de nos hôtes du jour, l’Hôtel des Invalides est prêt à nous étonner.  

Raphaël Bouboutou Mbemba (article et photos)

Christian Louboutin l’exhibitionniste au Palais de la Porte dorée : le rouge et le noir…

Le rouge et le noir... Si ce titre fait bien sûr référence au célèbre roman de Stendhal, ce sont les couleurs qui me sont venues à l’esprit quand je suis sortie de l’exposition. Rouge pour la couleur des semelles des chaussures Louboutin, noir pour la dernière salle de l’exposition consacrée au fétichisme avec des photos en noir et blanc érotiques. Et entre les deux, une exposition dont la partie consacrée au travail du créateur se dévoile dans une scénographie époustouflante. Si elle n’atteint pas celle d’Alexander Mac Queen au Victoria & Albert Museum en 2015, cette scénographie surpasse les expositions parisiennes habituelles: d’une salle décorée de magnifiques vitraux le visiteur passe à une chapelle ardente blanche avant de découvrir dans un théâtre les différentes étapes de fabrication de ces célèbres chaussures puis un intérieur anglais…

Que l’on aime la mode, les chaussures ou pas (j’ai dû être mille pattes dans une autre vie…) cette exposition donne le sourire et montre comment le soulier peut être élevé au rang d’objet d’art. Elle souligne aussi l’importance du Palais dans la Porte dorée dans la carrière de Christian Louboutin puisque c’est en voyant un panneau barrant une paire d’escarpins des années 1950, qu’il se mit à dessiner des chaussures à talons… avec le succès que l’on sait. Il est en effet rare qu’un nom propre devienne un nom commun du vivant du créateur.

L’exposition Christian Louboutin l’exhibitionniste montre comment un objet d’usage – des chaussures – est devenu un catalyseur dans la culture populaire du monde entier. Cette célébration – et non rétrospective comme insiste Christian Louboutin lors de la conférence de presse – montre également que ses premiers amours ne sont pas la mode mais le cirque, la danse, le spectacle et la comédie musicale.

L’exposition, à la fois érudite et joyeuse, gentiment iconoclaste par moments, offre à Paris un événement qui fera date dans l’histoire de la mode.

Anne-Laure FAUBERT

Christian Louboutin l’exhibitionniste – Palais de la Porte dorée – 293 avenue Daumesnil – Paris – métro Porte dorée – Jusqu’au 26 juillet 2020

« Helena Rubinstein: la collection de Madame » prend ses quartiers d’hiver au musée du Quai Branly

Madame Rubinstein, en écho au Mademoiselle de Gabrielle Chanel, a collectionné de son vivant de nombreuses d’arts dits primitifs et d’art moderne, et était connue comme une esthète et une mécène de légende.

C’est dans la nouvelle galerie Marc Ladreit de Lacharrière, en hommage à une donation faite récemment par cet homme d’affaire et mécène, que se tient l’exposition Helena Rubinstein, la collection de Madame. Si la scénographie à la couleur rose boudoir m’a laissée perplexe, la qualité de l’exposition m’a séduite (ceux qui me suivent savent que je suis une adepte d’arts africains, tant car j’ai grandi en Afrique de l’Ouest que car ma mère est collectionneuse et que certains masques commencent à envahir mes murs ; ) )

Helena Rubinstein posant devant des objets de sa collection, 216, boulevard Raspail, Paris, vers 1930. 
Copyright  : © Lipnitzki / Roger-Viollet

Helena Rubinstein a mis en scène de son vivant sa passion pour les arts lointains. Originaire d’une famille juive polonaise (voir mon article consacré à Madame ici) elle est envoyée en Australie avant de s’installer un temps à Paris. Elle commence sa collection en 1908, même si les premières photos en faisant état datent de 1929. Elle achète tout d’abord pour Jacob Epstein puis pour elle. En 1935, elle est identifiée comme une grande collectionneuse et prête 19 objets au MOMA pour une exposition consacrée aux arts africains. S’il est difficile de connaître l’ampleur de sa collection, la dispersion de ses collections lors des ventes de 1966 aux Etats-Unis permet de dégager quelques tendances: l’art moderne, l’art africain, le mobilier et les bijoux. Ayant le goût des appartements extraordinaires, ceux ci font l’objet de reportage, ce qui permet d’avoir une idée de la façon dont elle juxtaposait des objets d’origine différente qui dialoguaient entre elles. L’exposition est également l’occasion d’apprendre qu’elle voyageait avec certaines des pièces de sa collection dont une statue féminine du Cameroun de grande taille.

Bamiléké, chefferie bangwa, Cameroun, région du Grassland, Fontem Avant 1897
Titre  : Figure féminine du lefem
Copyright  : Fondation Dapper, Paris. / Photo Hughes Dubois

Au fur et à mesure de l’exposition se dévoilent les préférences de Madame: les visages féminins, une certaine idée de la beauté, et des ensembles, comme de très belles poulies de métier à tisser (elle en possédait 76) et les paires, qu’il s’agisse de couples ou de duos. On y retrouve de nombreuses œuvres Baoulé et Sénoufo, correspondant à la Côte d’Ivoire.

Sentani, Irian Jaya, Nord-Est de la Papouasie, lac Sentani, xixe siècle
Copyright  : © Collection privée

J’ai été subjuguée par la qualité des pièces sélectionnées: la finesse des traits des statues et la part de mystère qui se dégage de ces masques animistes m’a toujours interpellée (que ce soit en positif ou en négatif car certains sont chargés des rites dont ils ont fait l’objet).

La fin de l’exposition permet de découvrir certaines œuvres d’Océanie et d’Amérique du Sud, d’une grande beauté également.

La visite de cette exposition pourra être complétée par celle consacrée aux vingt ans du musée du Quai Branly et celle abordant les Forgerons africains (en évitant la statue chargée de clous pour les plus sensibles).

Anne-Laure FAUBERT

Jusqu’au 28 juin 2020 – Musée du Quai Branly

Versailles revival (1867-1937) : la mise en abyme d’un Versailles fantasmé…

 » Versailles, grand nom rouillé et doux, royal cimetière de feuillages, de vastes eaux et e marbres, lieu véritablement aristocratique et démoralisant » … Marcel Proust

C’est une exposition originale qui s’ouvre au Château de Versailles: Versailles Revival 1867-1937 retrace un phénomène de société, celui d’un engouement pour le monument qui débute en 1867 avec la réhabilitation par l’Impératrice Eugénie de la Reine Marie-Antoinette.

Reconstitution de la chambre de Marie-Antoinette telle que présentée lors de l’exposition de 1867

La fin du XIX° siècle voit la fascination pour Versailles gagner les milieux artistiques et littéraires. Marcel Proust parle du château en ces termes « où ne nous trouble même pas le remords que la vie de tant d’ouvriers n’y ait servi qu’à affiner et qu’à élargir moins les joies d’un autre temps que les mélancolies du nôtre. »

Lucien  Jonas (1880-1947)
Triptyque La musique et la danse – 1928
Huile sur toile – 360 x 870 cm – Musée – Abbaye Saint-Léger, Soissons

Pour la première exposition au château de son Directeur général, Laurent Salomé, celui-ci a tenu à ce que les objets proviennent en grande partie de collections privées, ou des réserves de monuments, où ils étaient roulés, attendant leur nouvelle heure de gloire. Ainsi, le visiteur est accueilli par un splendide ensemble décoratif provenant d’un hôtel restaurant de Soissons, vendu aux enchères cette année, restauré pour l’exposition avant même que le public de cette ville ne l’ait vu… J’ai personnellement été sensible aux joueurs de harpe, flûte et violon… Cette rêverie sur un lieu abandonné, et la mélancolie qui se dégage de la peinture hivernale qui nous accueille ensuite, donnent la tonalité de l’exposition.

Lucien Lévy-Dhurmer (1865-1953) : L’hiver (Petit Trianon)
Huile sur toile – 185 cm x 132 cm

Versailles Revival n’évite pas l’inventaire à la Prévert: toutes les facettes de cette fascination sont évoquées, de la reconstitution de la chambre de Marie-Antoinette lors de l’exposition de 1867 – véritable théâtre dans le théâtre – aux fêtes représentées par des peintures aux couleurs psychédéliques. On y rencontre également le Versailles des livres d’histoire, celui où fut proclamé l’Empire allemand (eh oui) en 1871 dans la Galerie des glaces et où, fut signé le 28 juin 1919, le traité de Versailles entre l’Allemagne et les Alliés.

Le bain de la Marquise d’Alexandre Benois (1870-1960)

Versailles Revival nous propose une balade charmante et documentée dans le Versailles fantasmé, qu’il s’agisse de la peinture historiciste du XIX°s, du fantasme du bain qui revient fréquemment et n’est pas exempt d’un certain érotisme, des descriptions minutieuses des pièces du monument par le peintre Maurice Lobre ( 1862-1951) ou des édifices inspirés du château, tel le Palais Rose de Boniface de Castellane ( 1867-1932) ou le manoir de Marble House construit à Newport entre 1888 et 1892 pour Ava et William Kissam Vanderbilt.

Si la société des Amis de Versailles est évoquée, il est dommage que l’exposition n’insiste pas davantage sur l’état de décrépitude du monument et le rôle de Pierre Girauld de Nolhac (1859-1936) qui contribua largement à la modernisation et à la reconstitution des collections de Versailles, et notamment de son mobilier. C’est d’une bande dessinée, dont je vous parlerai dans un prochain article que vient la réponse à ces questions: Le château de mon père, Versailles ressuscité édité par La boite à Bulles.

Versailles revival – 1867-1937 – exposition au château de Versailles – Jusqu’au 15 mars 2020

Anne-Laure FAUBERT

Le Grand Palais rend hommage au Greco

Le Greco… un nom qui évoque pour les esthètes et les amateurs d’art les églises et musées de Tolède et plus généralement la Grèce d’où est issu son surnom « Greco ».

Le Grand Palais propose jusqu’au 10 février 2020 la première rétrospective de cette ampleur en France dédiée à cet artiste.

Né en 1541 en Crète, alors dominée par Venise, et décédé en 1614, Domenikos Theotokopulos, dit Greco, fait son premier apprentissage dans la tradition byzantine avant de parfaire sa formation à Venise puis à Rome. La scène artistique qu’il découvre en Italie lorsqu’il s’y installe en 1567 est alors partagée entre Titien dont le pinceau règne dans Venise, et Michel-Ange (mort en 1564) dont l’art domine même après sa mort Rome et Florence. A Venise, Greco découvre Titien, son modèle, dont il fréquente peut-être l’atelier, Tintoret, dont le style le stimule et Jacopo Bassano dont il retient sa vie durant le clair-obscur. Il y apprend également la grammaire de la Renaissance et le langage de la couleur chère à la Cité des Doges. Il est un contemporain d’un autre maître du clair obscur, Caravage (1571-1610), dont je vous ai parlé à plusieurs reprises ici car grande amatrice.

vue de l’exposition Greco (4) scénographie Véronique Dollfus
© Rmn-Grand Palais 2019 / Photo Didier Plowy

Greco doit trouver sa voie. Il retient la couleur de l’école vénitienne et lui concilie la force du dessin de Michel-Ange. Toutefois il n’arrive pas à s’y faire connaître. Outre son caractère ombrageux – en 1572 son arrogance face à la peinture de Michel-Ange qu’il se plait à reformuler et à « corriger » lui aurait valu d’être chassé du palais Farnèse où il était hébergé – il est étranger, sans appui, parle imparfaitement l’italien et ne connait pas la technique de la fresque.

vue de l’exposition Greco (6) scénographie Véronique Dollfus
© Rmn-Grand Palais 2019 / Photo Didier Plowy

Il part en Espagne, à Tolède, la cité la plus prospère de Castille. (C’est d’ailleurs à Tolède que j’ai vu les plus beaux Greco il y a quelques années). En 1577 Greco signe deux contrats importants pour Diego de Castilla, doyen des chanoines de la cathédrale de Tolède. La vieille cité impériale devient le cadre – et parfois même le personnage secondaire – de ses compositions dont les arrières plans laissent voir les monuments emblématiques : la cathédrale, le pont d’Alcantara, l’Alcazar… comme dans le tableau Saint Martin et le mendiant.

El Greco (Domenikos Theotokopoulos) (Greek, 1541 – 1614), Saint Martin and the Beggar, 1597/1599, oil on canvas, Widener Collection 1942.9.25

Greco développe ainsi son art et s’appuie sur un atelier pour pouvoir répondre aux commandes ordinaires tandis qu’il se concentre sur les marchés les plus importants.

L’exposition du Grand Palais est également l’occasion de découvrir l’importance de la variation ( Claude Monet n’a rien inventé) sur certains sujets comme les personnages de Saint François, Saint Pierre et Saint Paul. Greco travaille alors sur la couleur, le regard comme le montrent les différents tableaux consacrés à Saint Pierre, l’Eglise chrétienne occidentale et Saint Paul, l’église chrétienne orientale. On retrouve également l’influence des icônes dans sa façon de traiter les Nativités, dont la scène se trouve dans des grottes.

Une exposition magnifique, à la scénographie très épurée qui permet de se concentrer sur les œuvres. Un petit bijou de peinture classique aux couleurs un brin psychédéliques qui nécessite toutefois une certaine culture religieuse pour l’apprécier à sa juste valeur.

Anne-Laure FAUBERT

Jusqu’au 10 février 2020 au Grand Palais