Jômon : aux sources de l’art dans le Japon préhistorique

Si comme moi ces curieuses affiches « Jômon » présentes dans le métro ont attiré votre regard, courez alors à la maison de la Culture du Japon à Paris où, 20 ans après l’exposition Jômon, l’art du Japon des origines, Jômon : naissance de l’art dans le Japon préhistorique vous donne rendez-vous jusqu’au 8 décembre.

sculpture Jomon_1enviedailleurs.com

« Première culture préhistorique découverte à révéler un temps profond de l’histoire humaine au Japon, première période à faire l’objet d’une diffusion précoce dans le monde occidental, première étape d’une histoire de l’art propre à l’archipel, Jômon est tout cela » déclare Laurent Nespoulous, docteur en archéologie et maître de conférences à l’INALCO.

carte du Japon_Jomon_1enviedailleurs.com

La période Jômon commence il y a environ 13 000 ans, c’est-à-dire au Néolithique. L’ère glaciaire ayant pris fin peu après cette période, le Japon bénéficie d’un climat doux où se développent les activités de chasse, de pêche et de cueillette. L’homme s’est sédentarisé et fabrique des ustensiles pour la vie quotidienne, et notamment en terre cuite pour cuire sa nourriture, en pierre pour chasser et pêcher. Cette éclosion de la poterie marque l’entrée dans cette époque qui tire son nom des motifs obtenus par l’impression de cordes qui ornaient alors les céramiques, et dont certaines œuvres sont considérées comme des trésors nationaux et des biens culturels importants. Six trésors nationaux et 33 de ces biens sont présents dans cette exposition.

Poteries_Jomon_1enviedailleurs.com

Le parcours de l’exposition se déroule en trois sections.

La première présente 10 000 ans d’évolution de la beauté plastique à travers différents types de motifs des poteries Jômon. Elle regroupe les pièces les plus imposantes avec ces jarres à motif de flammes ou celle où des hommes semblent se donner la main. Déjà les artistes racontaient des histoires en mettant un peu d’eux.

Dogu_Jomon_1enviedailleurs

La deuxième section est consacrée aux objets évoquant la spiritualité et les croyances du peuple Jômon. Les dogû – statuettes anthropomorphes en argile cuite – sont en majorité des figures féminines aux attributs marqués liés à la fertilité. D’autres figurines étaient utilisées comme offrandes funéraires et nous renseignent sur les relations des hommes de Jômon avec l’au-delà. Sur les 18 000 figurines retrouvées au Japon, seules les plus abouties sont présentées à la maison de la Culture du Japon. Cet art représentait aussi souvent des motifs de spirales de ronds, symbole de la spirale de la vie, du mouvement, ou de la lune. La chasse, et notamment le sanglier, est aussi souvent représentée. Le Japon étant un archipel, de nombreux instruments servant à pécher sont exposés.

La dernière partie de l’exposition nous apprend que la technique de la laque était déjà employée à l’époque, témoin de cette capacité à mêler l’utile et le beau.  Il se dégage de ces œuvres une profonde unité de style. En effet ces poteries sont fidèles aux canons, des formes et des motifs relativement uniformes, partagés et transmis à travers un apprentissage commun et une imitation mutuelle. Cette unité était également un moyen de renforcer l’esprit de solidarité et le sentiment d’appartenance à un groupe.

Des œuvres à la beauté indicible et à la profonde spiritualité.

Anne-Laure FAUBERT

Maison de la culture du Japon à Paris – jusqu’au 8 décembre 2018

Schiele / Basquiat à la Fondation Louis Vuitton

Si à première vue la double exposition Egon Schiele (1890-1918) / Jean-Michel Basquiat (1960-1988) peut surprendre, elle s’explique en partie par le destin tragique des deux peintres, des rapports compliqués à leur père et aux normes établies, et un décès au même âge.

Cette double exposition était surtout pour moi l’occasion de voir et revoir les œuvres de Schiele, l’un de mes peintres préférés découvert pendant mon année d’étude en Autriche et trop souvent réduit à ses Nus dérangeants. La visite vaut le déplacement pour le sublime Danaé de Schiele, et la finesse de ses dessins… Voir Schiele et partir… A la grande différence de Klimt, qui célèbre la vie, Schiele prend très vite conscience de la mort. C’est sûrement cette fêlure qui me rapproche tant de ce peintre.

Les pulsions rejetées par la bonne société deviennent le matériau de sa peinture et de ses dessins, même si après son emprisonnement il essaie de se conformer aux normes bourgeoises. Schiele se représente souvent de façon religieuse, en moine, ou en voyant. Alors même qu’il peint des couples homosexuels, il reste fermé sur la question. Cette volonté de se conformer aux codes sociaux lui fait abandonner sa compagne et modèle Wally, car ne provenant pas d’assez bonne extraction, pour Edith, bien sous rapports, mais qui le trompe avec un ami à Prague. Edith dit cette phrase terrible de Schiele: « Il m’aime à sa façon mais ne m’ouvre pas son cœur ».

En contrepoint, Jean-Michel Basquiat est confronté à l’Amérique de la ségrégation encore vivace. Né d’un père haïtien, il vient d’un milieu cultivé et n’a jamais été en quête d’argent, mais de reconnaissance… celle qui lui manque de son père depuis son enfance…

La majorité des œuvres présente dans l’exposition provient de collections privées car les musées ne souhaitaient pas les acheter. Basquiat voulait faire rentrer les Noirs dans les musées. Une réflexion que je me suis souvent faite: pourquoi cette communauté n’est présente dans les musées que lorsque le sujet est identitaire ou en danse quand il s’agit de chorégraphes Noirs américains comme Alvin Ailey? Il y a peu de femmes peintres et pourtant les femmes vont dans les musées.

 Chez Basquiat, dont je n’aime pas l’œuvre car trop chargée, voire « brouillon » par moments, les tableaux ont plusieurs sens: ainsi le mot « tar » qui signifie goudron, noir, est aussi l’acronyme du mot art et une façon de désigner la drogue… Cette dépendance qui cause sa mort…

Basquiat n’aimait pas s’entretenir avec les collectionneurs et les marchands d’art et pouvait se montrer odieux avec eux.  On apprend également qu’il faisait plusieurs choses à la fois lorsqu’il peignait. Ainsi quand il est sous cocaïne ses tableaux fourmillent de détails, alors que quand il prend de l’héroïne les tableaux se vident avec des grands aplats de couleurs. Ses tableaux sont des cris silencieux et la fragilité du châssis montre celle des minorités. Tout comme Schiele eut Wally et Edith comme modèles, Basquiat est influencé par sa compagne Suzanne Mallouk, représentée sous le nom de Vénus. Basquiat considèrait que Picasso s’était servi de l’art africain pour redorer l’art occidental. Il veut redorer l’art africain avec l’art occidental et l’on retrouve certains de ses tableaux, notamment ceux des Griots peints sur fond doré, comme des icônes, sacralisant ainsi l’art africain.

Basquiat ou la dénonciation des discriminations. Schiele ou la rébellion contre la société autrichienne corsetée du début du XX°s. Deux étoiles filantes dans le monde de l’art…

Anne-Laure FAUBERT

Expositions jusqu’au 14 janvier 2019 à la Fondation Louis Vuitton

Transmission / transgression : maîtres et élèves dans l’atelier : Rodin, Bourdelle, Giacometti, Richier…

Dans une scénographie sombre et minimaliste nous découvrons les œuvres des artistes des ateliers de Montparnasse. L’exposition du musée Bourdelle Transmission / transgression : maîtres et élèves dans l’atelier : Rodin, Bourdelle, Giacometti, Richier… met en lumière les rapports complexes qui se sont noués entre maître et élève, artiste et praticien, à travers la figure du sculpteur Antoine Bourdelle. La trajectoire de ces élèves, leur fidélité à ou leur rejet de l’enseignement du maître sont mises en scène à travers 165 œuvres : photographies, sculptures et dessins. Fils de menuisier-charpentier, Antoine Bourdelle (1861-1929) avouait n’avoir « rien fait en classe que du dessin ». Élève lui-même de Rodin, il aime transmettre et se voit davantage comme un « artiste qui travaille avec » ses élèves qu’un « maître d’école » ou un « professeur ». Sa personnalité bienveillante fait venir à lui pendant 40 ans près de cinq cents élèves de tous les horizons.

BourdelleCette interaction féconde se découvre à travers les œuvres du maître et celles de ses élèves, artistes connus et moins connus, hommes et femmes, puisque 50% des élèves étaient des femmes, venues de milieux plutôt aisés et cosmopolites. Elles trouvaient dans cet enseignement une manière d’échapper à une lignée toute tracée et leurs parents voyaient cet apprentissage comme une école avant de trouver un époux…

Photos des 3 modèles_1enviedailleurs.com

Parmi les œuvres, trois bustes de femmes attirent l’attention, comme trois façons de sculpter pour Bourdelle: Celui de la « Roumaine » s’inscrit dans les canons du Quattrocento florentin, alors que celui de Madeleine Charnaux, qui devient ensuite une aviatrice célèbre, montre davantage une silhouette effilée. Enfin celui de La Chilienne, Henriette Petit, nous offre un portrait frontal à la beauté irradiante.

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Cette exposition a été pour moi l’occasion de découvrir une artiste d’origine roumaine que je ne connaissais pas, Irène Codreano (1896-1985) et de redécouvrir Germaine Richier (1902-1959). Irène Codreano concilie dans son art les apports de ses deux maîtres: de Bourdelle elle retient l’étude des plans, l’attachement à la figuration, et de Brancusi la simplification des volumes et le goût des surfaces lisses.

Irène Codreano
Buste d’Irène Codreano Photo: Anne-Laure Faubert

Un véritable coup de cœur artistique pour la finesse des œuvres présentées. Quant à Germaine Richier, son célèbre Christ d’Assy, controversé à sa création, émeut par la justesse de cet être décharné et profondément humain…

Christ d'Assy
Le Christ d’Assy de Germaine Richier Photo: Anne-Laure Faubert

Anne-Laure FAUBERT

Transmission / transgression: maîtres et élèves dans l’atelier : Rodin, Bourdelle, Giacometti, Richier… Musée Bourdelle – Jusqu’au 3 février 2019

 

Déviations à Clermont-Ferrand… le textile comme message social ou politique

Métamorphoses, Renaissance, Rebelles, Déviances… tels sont les thèmes du festival international de textiles extra ordinaires de Clermont-Ferrand créé en 2012 et qui se tient en France tous les 2 ans et à l’étranger toutes les années paires. Un événement unique en Europe, et qui à première vue peut surprendre.

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Pendant une semaine, en septembre, il a permis à des artisans, designers, créateurs de mode, collectionneurs, décorateurs et acteurs de l’industrie du textile de se rencontrer et de proposer aux habitants et visiteurs des œuvres innovantes, dérangeantes, belles… qui nous interrogent sur notre quotidien et notre rapport au textile. Ce festival montre des pièces hors-série anciennes et contemporaines créées pour le festival ou montrées une seule fois en France pour le FITE.

Pour cette édition, le musée Bargoin de Clermont Ferrand présente l’exposition centrale du festival, Déviations, jusqu’au 6 janvier 2019 tandis que le festival en lui-même avait investi la ville de Clermont Ferrand, ses jardins publics, ses rues, ses monuments… du 18 au 23 septembre 2018.

Le mot « Déviations » nous invite à faire un pas de côté, réfléchir à nos actes, transgresser, casser les codes, nous interroger sur la norme et le hors-norme, notre envie d’émancipation par rapport au groupe et de l’identité, mais nous élève également par l’ineffable qui se dégage des créations. Ce sont ces différentes façons d’interpréter le mot « Déviations » que l’on retrouve dans les 90 œuvres textiles à travers 4 thèmes : la transgression, la circulation, le carambolage et la transcendance. La transgression amorce en effet le processus de déviation, initie un mouvement d’où peuvent jaillir des carambolages avant de nous emmener vers l’indicible: la transcendance.

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Il en résulte des œuvres fortes, dérangeantes parfois, colorées… Toute la richesse de la création dans des tissus sortant de l’ordinaire. Ainsi, nous sommes interpellés sur les mariages forcés par ces armes en dentelle, par le sort de ceux qui n’ont rien avec ces sacs à rayures dits sacs Barbès en France, mexicains aux Etats-Unis…

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Nobubkho Nqaba: Umaskhenkethe Likhaya Lam – 2012

Le Radeau de la méduse, oeuvre de Géricault, est repris et détourné par Alexis Peskine pour rappeler l’histoire des migrants qui quittent leur pays et traversent la mer au risque de leur vie.  Les oeuvres qui en découlent – Medusa et Baana Banalisé nous interrogent sur les symboles de la liberté, flagrant dans la pose de cette femme et les Tours Eiffel qui entourent les deux modèles. Espoir vain? Liberté dévoyée? Telles sont les questions qui nous sont posées en filigrane.

 

Alexis Peskine_Medusa et Baana banalisé
Alexis Peskine: Medusa et Baana banalisé

A contrario les couleurs colorées du Wax et de la sape nous emmènent dans des ailleurs en apparence joyeux et insouciants, avant de réaliser que la sape est un mouvement vestimentaire né en réaction à la colonisation française.  La mode comme déviation à la norme établie…

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Eloi Sessou: tenues de cocktail, bijoux

Des déviations poétiques, oniriques… ou intellectuelles qui nous amènent à réfléchir…

 

Anne-Laure FAUBERT

Musée Bargoin de Clermont-Ferrand – Déviations – Jusqu’au 6 janvier 2019

 

A l’est la guerre sans fin 1918-1923 au musée de l’Armée

Retour à l’une de mes matières préférées pendant mes études – l’Histoire – avec la dernière exposition du musée de l’Armée aux Invalides: A l’est la guerre sans fin 1918-1923. Les dates choisies recouvrent la période des différents traités suivant la Grande Guerre dont le plus connu reste celui de Versailles. L’occasion de se rappeler que la fin de la première Guerre Mondiale a mis à mal des empires séculaires, comme le montrent très bien les reproductions des cartes ci-dessous.

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Alors que les conflits cessent en Europe de l’Ouest le 11 novembre 1918, la guerre se poursuit à l’Est et au Proche-Orient jusqu’en 1923. L’exposition retrace la chute des quatre grands Empires russe, ottoman, austro-hongrois et allemand et aborde cette période méconnue de l’histoire, faite de révolutions, de guerres civiles, de modifications conséquentes des frontières et de création de nouveaux Etats. 

carte satirique Autriche Hongrie
Carte satirique de l’Autriche-Hongrie

Pour la première fois, le musée de l’Armée n’avait pas assez d’objets en interne, notamment pour les Empires ottoman et russe et a dû faire appel à des collections étrangères, qu’il s’agisse de musées français et étrangers ou de collectionneurs privés. En outre les Traités ont été pillés en France en 1940 par les Allemands, car symbole de la défaite de 1918. L’original du Traité de Versailles a alors disparu.

L’exposition débute avant même la fin du conflit puisqu’elle rappelle les « accords Sykes Picot » qui dès 1916 évoquent un partage de l’Empire ottoman, et provoquent des réactions dans les pays arabes comme le symbole de la diplomatie secrète occidentale. Le président américain Wilson promeut alors une diplomatie ouverte et la liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes mais, s’il signe le Traité de paix, le Sénat américain ne le ratifie pas. Elle nous rappelle ensuite que le Traité de Trianon met fin à la Hongrie telle que connue auparavant et que le Traité de Sèvres concernant l’Empire ottoman est mort né en raison du démantèlement de cet empire. Ainsi, l’Arménie qui se souhaitait indépendante est confrontée au nationalisme turc et devient une république soviétique.

Cette période voit aussi le passage de la cartographie des diplomates – ie en chambre – à celle de la réalité sur le terrain avec les minorités et la question de leur protection face à d’éventuels déplacements. 

Nous découvrons, lorsque la chute de l’Empire russe est entérinée, que la guerre civile russe a provoqué plus de morts en Russie que la première Guerre Mondiale et que dans tous les pays d’Europe centrale, se heurtent les volontés de s’extraire de la puissance soviétique et allemande, ainsi que les oppositions en interne entre les Blancs et les Rouges.  Sur tous ces territoires la violence engendre de nombreuses victimes civiles. 100 000 Juifs sont ainsi tués en Ukraine, soit le plus grand massacre de cette communauté avant la Shoah.

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Bâton de maréchal polonais du Maréchal Foch

C’est dans ce cadre que la France apparaît comme un allié stratégique et est incitée à intervenir pour instaurer une stabilité politique. Des décorations militaires retracent ces interventions, notamment dans les pays baltes.

Une guerre sans fin dont les soubresauts sont toujours perceptibles dans les Balkans ou dans certaines revendications nationalistes.

Anne-Laure FAUBERT