Dora Maar au Centre Pompidou: de la photo de mode à la peinture

Davantage connue du grand public pour avoir été la muse et avoir fréquenté Picasso, Dora Maar, de son véritable nom Henriette Dora Markovitch (1907-1997) est une très grande artiste injustement méconnue. L’ogre Picasso diront certains… Le Centre Pompidou lui rend donc un hommage mérité, à travers plus de 500 oeuvres pour la plus grande rétrospective jamais consacrée.

Mannequin-étoile, 1936_Dora Maar Copyright Adagp et Centre Pompidou

A peine entrés dans l’exposition, le visiteur est confronté à l’aura de Dora Maar, à travers les archives du film Quai des Orfèvres (1947) d’Henri-Georges Clouzot: l’artiste servit de modèle au personnage féminin central, sous les traits d’une femme indépendante et moderne.

Rogi André, Dora Maar, vers 1937.jpg
Rogi André: Dora Maar – vers 1937 – Copyright DR et Centre Pompidou

Dora Maar, qui a grandi entre Buenos Aires et Paris d’un père croate et d’une mère française, publie ses premières photos à 23 ans, et reçoit ses premières commandes en 1931. Elle s’engage à l’extrême gauche et se sert de son art pour transmettre des messages et dénoncer des inégalités sociales. Elle s’intéresse ainsi à la « zone », ces quartiers défavorisés autour de Paris.  Mais c’est dans la photographie de portraits qu’elle déploie son talent, qu’il s’agisse de reportages en Espagne, ou de photographies publicitaires à l’érotisme troublant. A l’époque où peu de photographes exposent, préférant publier, Dora Maar, elle, expose ses photos et montre son goût pour les photos montages, s’inscrivant par son goût de l’étrange dans le mouvement surréaliste.

Assia; 1934; Dora Maar Copyright: Adagp – Centre Pompidou

Dora Maar rencontre Picasso en 1935-38; c’est elle qui le photographie en premier – et l’exposition montre ces portraits – puis lui l’invite à peindre. Leur relation amoureuse dure 8 ans. L’exposition met alors en lumière un paradoxe: alors que sa carrière de photographe n’a duré que 10 ans, la majorité de sa vie étant consacré à la peinture, cette seconde partie est peu connue et documentée. L’exposition rappelle aussi que Dora Maar souhaitait déjà peindre avant sa rencontre avec Pablo Picasso. Elle le copie d’abord, avant de trouver sa voie. Elle travaille quotidiennement, peignant ou dessinant et se dirige vers l’abstraction avant de revenir dans les années 1970-80 vers la peinture.

  au bocal et à la tasse, 1945_Dora Maar

Une artiste exceptionnelle à qui le Centre Pompidou rend un hommage plus que mérité.

Anne-Laure FAUBERT

Jusqu’au 29 juillet 2019 au Centre Pompidou

 

Ceci est la couleur de mes rêves : la rétrospective Miro au Grand Palais

J’avoue avoir été déçue par la rétrospective que consacre le Grand Palais à Joan Miro (1893-1983) jusqu’au 4 février 2019. Et pourtant j’avais été profondément touchée par ses œuvres sur l’enfermement à Barcelone, vues en 2005 et qui restent encore aujourd’hui un de mes chocs artistiques majeurs, et ces célèbres tableaux bleus, qui apaisent, évoquent pour certains la matrice originelle, l’eau de la vie…

Alors pourquoi ai-je trouvé que la boutique était presque plus intéressante que l’exposition ?

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Autoportrait Miro – 1919 – Copyright: successio Miro / Adagp

Peut-être est-ce en raison de l’abondance des œuvres – une rétrospective vise à représenter l’intégralité du parcours d’un artiste et personnellement j’en aurais bien enlevé pour me concentrer sur  l’essentiel – et j’avoue que ses débuts, dans un fauvisme mal digéré, ne m’ont pas séduite. Pas plus que la scénographie dépouillée certes, mais surtout très froide. Si l’on en croit le commissaire de l’exposition Jean-Louis Prat, Miro n’est pas un artiste facile, il demande notre attention et les découvertes se font dans les détails. Miro déclare en 1926 : « je veux assassiner la peinture », c’est-à-dire ne pas être prisonnier des conventions, et cela se traduit notamment dans ses œuvres des années 1930, lorsque ses peintures dites « sauvages » illustrent sa lutte contre la montée du fascisme.

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Peinture (oiseaux et insectes) 1938 – Miro – Copyright: Successio Miro/ Adagp

Près de 150 œuvres sont réunies, des prêts provenant de grands musées internationaux, européens et américains, ainsi que de grandes collections particulières, mettent l’accent sur les périodes charnières de Miro. Peintures, dessins, céramiques, sculptures, livres illustrés… mettent en lumière l’itinéraire de l’artiste. Cette rétrospective est l’occasion de se remémorer les trois éléments essentiels du symbolisme de Miro : la femme en référence au lien qui unit les êtres humains à la terre, l’oiseau et l’étoile évocation du poétique et du spirituel.

Photo - ceci est la couleur de mes rêves_ 1enviedailleurs.com
Miro Joan (1893-1983). Etats-Unis, New-York (NY), The Metropolitan Museum of Art. 2002.456.5.

A défaut de séduire, cette rétrospective permet de s’instruire. On découvre ainsi les premiers pas, ses périodes fauve, cubiste et détailliste, suivie de l’époque surréaliste où Miro invente un monde poétique, non exploré jusqu’alors dans la peinture du XX° siècle. De magnifiques tableaux s’offrent alors à votre vue, parmi d’autres moins convaincants. Qu’est ce qu’un chef d’œuvre, une œuvre d’art, sont les questions qui m’ont taraudée pendant la visite. Est-ce uniquement le goût subjectif de chacun qui fait d’une œuvre un chef d’œuvre, la reconnaissance par les pairs, ou un ensemble de facteurs culturels et sociaux ? Des questionnements qui entrent en résonnance avec ceux de l’artiste, dans un autre registre, puisque la période surréaliste de Miro est aussi l’occasion de découvrir ses interrogations, sa palette de couleurs au service d’un vocabulaire de formes nouvelles. Ni totalement abstrait, ni complètement figuratif mais poétique, l’artiste nous emmène dans son monde intérieur, et libre à nous d’y adhérer ou non… « Il me faut un point de départ, déclare-t-il, ne serait-ce qu’un grain de poussière ou un éclat de lumière. Cette forme me procure une série de choses, une chose faisant naître une autre chose. Ainsi un bout de fil peut-il me déclencher un monde ».

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Bleu II – 4 mars 1961 – Joan Miro Copyright: Successio Miro / Adagp, Paris 2018

Cette exposition permet également de se replonger dans les fameux bleus évoqués ci-dessus : Bleu I, Bleu II et Bleu III, premières œuvres monumentales créées en 1961 dans le grand atelier de Palma de Majorque et dont les sources remontent à 1925. Ces Bleus représentent pour l’artiste la synthèse et l’aboutissement de toutes ses expériences.

Il n’empêche, le choc esthétique ne se produit que rarement dans cette exposition.

Anne-Laure FAUBERT

Grand Palais – Galeries nationales – Jusqu’au 4 février 2019

Derain, Balthus et Giacometti – une amitié artistique au Musée d’art moderne de Paris

Du 2 juin au 29 octobre 2017 le musée d’art moderne de la ville de Paris nous invite à nous interroger sur ce qui fait une amitié artistique. En l’occurrence celle de trois artistes majeurs du XXe siècle : les peintres Derain (1880-1954) et Balthus (1908-2001) ainsi que le sculpteur Giacometti (1901-1966). Tous trois fréquentent assidûment le milieu surréaliste, c’est là qu’ils se rencontrent au début des années 1930. Le foisonnement culturel de l’entre-deux-guerres, très propice au développement intellectuel et artistique, va encourager leur création grâce à l’émulation qu’il suscite. Ainsi leur amitié dépasse l’admiration mutuelle pour devenir un espace de partage, une véritable communauté artistique.

A travers une sélection de plus de 350 œuvres (peintures, sculptures, œuvres sur papier et photographies), l’exposition nous fait voyager au cœur de leur univers : leur intérêt commun pour l’art des civilisations lointaines, la modernité, le jeu et le rêve. L’exploration que nous propose cette exposition ne s’arrête pourtant pas à la dimension artistique puisqu’elle parvient à rendre tangible quelque chose d’aussi sensible que l’amitié.

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Balthus (1908 – 2001), Le Roi des chats, 1935
Don de la Fondation Balthus Klossowski de Rola, 2016 © Balthus © Nora Rupp, Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne, Suisse

L’exposition s’ouvre sur une salle consacrée à l’intérêt que partageaient les trois peintres pour la peinture primitive. Cette passion commune prend certainement racine en Italie, où Giacometti et Derain se rendirent séparément en 1920. Ainsi la modernité de la peinture de Derain passe par une réinvention du passé qui a souvent été mal interprété. Sa peinture a été qualifié d’archaïque en raison d’une trop  grande volonté de synthèse. Giacometti, le plus connu des trois peintres, a été épargné par cet écueil en raison de son implication dans le mouvement surréaliste dès 1931. Balthus lui, voyage à Arezzo en 1926, il y copie les fresques de Piero de la Francesca. Ces surprenantes reproductions sont visibles au musée d’art moderne et valent vraiment le coup d’œil.

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Alberto Giacometti (1901-1966), Aïka, 1959
© Succession Alberto Giacometti (Fondation Alberto et Annette Giacometti, Paris & ADAGP, Paris) 2017

Les similitudes de leur art se retrouvent dans les salles suivantes : ils usèrent des mêmes modèles (le galeriste Pierre Colle et son épouse Carmen, Isabel Rawsthorne ou encore Pierre Matisse) et s’intéressèrent tous les trois à la thématique du jeu, Balthus à travers la représentation de l’enfance, Giacometti, par un biais plus sombre, trace un parallèle entre l’aspect éphémère de la vie et le jeu, qui semble pour lui être de l’ordre de la vie ou de la mort.

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André Derain (1880-1954), Arlequin et Pierrot Collection Jean Walter et Paul Guillaume, Paris, musée de l’Orangerie © RMN-Grand Palais (musée de l’Orangerie) / Hervé Lewandowski © ADAGP, Paris 2017

Le rêve est aussi un de leurs sujets de prédilection car le songe, au-delà de l’idée de subconscient exploitée par les surréalistes, renvoie à la notion de vie intérieure et de réflexions métaphysiques. C’est souvent des femmes qui sont représentées alanguies parfois nues, contemplant le spectateur d’un air sceptique.

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Balthus (1908-2001), Jeune Fille à la chemise blanche, 1955
© Balthus
© Collection of The Pierre and Tana Matisse Foundation – Photo Christopher Burke, NY

L’exposition revient aussi sur leurs collaborations avec le théâtre et le monde de la scène. Grâce à leurs amitiés avec Albert Camus, Antonin Artaud ou encore Edmonde Charles-Roux les trois artistes vont réussirent à se faire un nom en tant que décorateurs de théâtre et créateurs de costume.

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Balthus (1908-2001), La Rue, 1933
© Balthus
© 2017. Digital image, The Museum of Modern Art, New
York/Scala, Florence

Outre toutes ces sensibilités communes, c’est surtout dans leur questionnement de la réalité que Derain, Balthus et Giacometti se retrouvent. Que ce soit par l’abstraction ou la figuration, ils dévoilent chacun le monde à travers leur perception du réel. Dans Sens et non sens publié en 1948, Merleau-Ponty explique que « l’artiste (…) ne se contente pas d’être un animal cultivé, il assume la culture depuis son début et la fonde à nouveau » c’est ce qu’ils ont réussi à faire.

Alice PAILLAT pour Envie d’ailleurs

 

Magritte ou la trahison des images?

Jusqu’au 23 janvier 2017 le Centre Pompidou consacre une rétrospective au peintre belge René Magritte (1898- 1967) sous un angle inédit afin de « sortir » ce peintre du surréalisme, étiquette qui lui reste souvent accolée.

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Le titre de l’exposition « la trahison des images » fait référence à la fois au mythe de la caverne de Platon, à la tradition judéo-chrétienne de méfiance par rapport aux images, dont l’origine remonte notamment à l’épisode biblique du Veau d’or qui contraint Moïse à détruire les tables de la Loi qu’il vient de recevoir de Yahvé et au tableau éponyme peint par Magritte en 1929 qui représente une pipe.

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À l’art de Magritte sont associés des motifs (Rideaux, Ombres, Mots, Flamme, Corps morcelés..), que le peintre agence et recompose au fil de son oeuvre. L’exposition replace chacun de ces motifs dans la perspective d’un récit d’invention de la peinture, de mise en cause philosophique de nos représentations : aux rideaux, l’antique querelle du réalisme qui prit la forme d’une joute entre Zeuxis et Parrhasios ; aux mots, l’épisode biblique de l’adoration du veau d’or qui confronte la loi écrite et les images païennes ; aux flammes et aux espaces clos, l’allégorie de la caverne de Platon ; aux ombres, le récit de l’invention de la peinture relatée par Pline l’ancien.

Si pour certains Magritte semble très terre à terre, cette exposition permet d’en savoir davantage sur ses références littéraires et artistiques, souvent très poussées. Ainsi apprend-on que Lautréamont écrivit en 1874 dans Les Chants de Maldoror « Beau comme la rencontre fortuite d’un parapluie et d’une machine à coudre sur une table de dissection ». En 1923, confronté à la reproduction du tableau de Giorgio de Chirico, Le chant d’amour, Magritte découvre cette esthétique du choc et de l’arbitraire, caractéristique de la beauté surréaliste. Au parapluie et à la machine à coudre, se sont substitués un gant de caoutchouc rouge et le moulage en plâtre du profil d’un dieu grec.

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A partir de 1927, Magritte réalise ses premiers tableaux de mots, dans lesquels il confronte l’image d’un objet et une définition écrite n’entretenant avec lui aucune relation logique. Ce qui pourrait apparaître comme une déclinaison possible du beau cher à Lautréamont ouvre en réalité un chapitre nouveau de la peinture de Magritte.
Les tableaux de mots engagent une réflexion complexe sur les images et les mots, et leur adéquation aux objets qu’ils représentent, remettant en question la hiérarchie établie depuis Platon entre la philosophie, la poésie, la peinture et les images.

J’ai personnellement beaucoup apprécié cette exposition – alors que je ne suis pas une adepte de Magritte – car elle met en perspective cet artiste dans l’histoire de l’art et incite à la réflexion sur les objets qui nous entourent et leur signification réelle.