Les Nabis et le décor au musée du Luxembourg: à l’ombre des « jeunes filles en fleurs »…

C’est un thème poétique et floral que nous invite à découvrir le musée du Luxembourg jusqu’au 30 juin 2019: Les Nabis et le décor.

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Maurice Denis: Avril © Otterlo, Kröller-Müller Museum

Signifiant « prophète » en hébreux et en arabe, le mouvement des Nabis apparaît à la fin des années 1880. Formés des peintres Bonnard, Vuillard, Denis… Les Nabis souhaitent abattre la frontière entre beaux-arts et arts appliqués. Une conception issue de la pensée de William Morris et de John Ruskin, initiateurs du mouvement Arts & Crafts en Angleterre dans les années 1860.

L’exposition du musée du Luxembourg oppose différents univers: le jardin, les intérieurs, la forêt et les rites sacrés. Au jardin protecteur de l’enfance ou de la famille s’oppose une forêt lieu de rites païens ou de chasses terribles. Une dichotomie qui rejoint celle des intérieurs, où sous l’apparence de lieux calmes et sereins sourde une mélancolie et une atmosphère vénéneuse…

Les Nabis_Les Marronniers
Edouard Vuillard: Les Marronniers © Dallas Museum of Art, The Eugene and Margaret McDermott Art Fund, Inc. 2010.15.McD

Cette exposition Les Nabis et le décor nous rappelle que pour ce mouvement l’art est total et dépasse les frontières entre artisanat et œuvres artistiques. On y découvre aussi une vision de la femme loin de la femme fatale, et plus proche de la temporalité de la vie et du rythme des saisons… une éternelle « jeune fille en fleurs ». Le jardin devient alors la représentation d’une temporalité plus que d’un lieu précis, un enclos protecteur avec des femmes et des enfants, le monde du jeu pour Vuillard, mémoire de l’enfance pour Bonnard.

Les Nabis_L'échelle dans le feuillage
Maurice Denis Arabesque poétique dit aussi L’Echelle dans le feuillage – 1892 © Rmn – Grand Palais / Gérard Blot / Christian Jean

Maurice Denis, quant à lui, intellectualise sa peinture et fait de la femme, comme dans ce magnifique tableau qui reprend le sujet ancien des trois grâces, aux allures botticelliennes avec ces robes et ces grandes volutes, un lien entre le monde terrestre et le monde céleste. 

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Edouard Vuillard Le Corsage rayé © Washington, National Gallery of Art

Les intérieurs nous plongent dans des espaces saturés de couleurs, où les protagonistes semblent sur le point d’être absorbés par la peinture, avant de découvrir l’influence des estampes japonaises sur le mouvement et leurs essais de décors sur des abats jours ou de la vaisselle. Cette idée d’apporter la beauté dans toutes le maisons resta malheureusement diffusée confidentiellement.

L'Eternel EtÈ : le chant choral, l'orgue, le quator, la danse
L’Éternel Été : Le Chant choral, L’Orgue, Le Quatuor, La Danse © Musée d’Orsay, Dist. Rmn-Grand Palais / Patrice Schmidt

La présentation du tableau L’Éternel Été : Le Chant choral, L’Orgue, Le Quatuor, La Danse est l’occasion de se rappeler du dialogue constant entre les différents arts et de se souvenir que le plafond du Théâtre des Champs Elysées a été peint par Maurice Denis… A l’occasion, jetez-y un oeil!

Une exposition printanière qui laisse rêveur…

 

Anne-Laure FAUBERT

 

 

Alphonse Mucha au musée du Luxembourg: « je préfère être un illustrateur populaire qu’un défenseur de l’art pour l’art »

Pour les adeptes d’Art nouveau et de Prague, le musée du Luxembourg propose une exposition intéressante sur Alphonse Mucha (1860-1939) artiste à la fois connu pour avoir donné son nom à l’Art nouveau et méconnu pour son implication dans le panslavisme : il aspirait à une nation tchèque indépendante de l’Empire austro-hongrois.

Rêverie de Mucha 1897 – Copyright: Mucha Trust 2018

Les inconditionnels de Mucha seront à la fois heureux et déçus : heureux car il est toujours agréable, en dehors du musée Mucha de Prague, de voir des œuvres de cet artiste, et déçus car l’exposition aurait mérité une rétrospective bien plus grande…au Grand Palais comme la dernière qui lui fut consacrée en 1980. D’aucuns diront qu’il y a beaucoup (trop) d’affiches. C’est oublier que Mucha commença sa carrière comme affichiste et que c’est justement grâce à elles et à l’immense Sarah Bernhardt, qu’il connut la gloire.  Arrivé à Paris en 1887 il commence une carrière d’illustrateur. En décembre 1894, c’est sa rencontre avec Sarah Bernhardt qui lance sa carrière d’affichiste : il réalise pour elle l’affiche de « Gismonda », qui le rendit célèbre du jour au lendemain.

Gismonda – 1894 Copyright: Mucha Trust 2018

Cette collaboration professionnelle se double d’une amitié avec la « divine Sarah ». Cette affiche est la première d’une longue série d’affiches publicitaires, ou simplement décoratives, autour du répertoire de figures féminines entremêlées de fleurs et de volutes graphiques.

Les saisons – l’été – 1896 – Mucha – Copyright: Mucha Trust 2018

La présentation côte à côte dans l’exposition, des 4 études puis des lithographies de La danse, la peinture, la poésie et la musique, montre la façon de créer de Mucha. Il associe en effet chaque art à un moment de la journée et à un motif végétal. Ainsi pour la danse, des feuilles tombent portées par une brise matinale. Pour la poésie, l’étoile du soir brille dans le ciel au crépuscule. Son style de composition harmonieux, qu’on appelle plus tard la « formule Q » combine un motif circulaire et une figure assise dont les jambes drapées forment la queue de la lettre. En tant qu’affichiste il développe un style personnel, le « style Mucha », caractérisé par des formes sinueuses, des lignes organiques et une gamme subtile de tons pastel. Le « style Mucha » devient synonyme de l’Art nouveau qui fait alors son apparition.

Cette exposition est aussi l’occasion de découvrir une facette plus mystique de Mucha. Intéressé par l’occultisme, il entre au Grand Orient en 1898 car il voit en la franc-maçonnerie le prolongement de son spiritualisme. Son cheminement spirituel l’amène à faire de trois vertus – la Beauté, la Vérité et l’Amour – les pierres « angulaires » de la condition humaine. Dans son œuvre les figures énigmatiques apparaissant derrière le sujet découlent clairement de la croyance en des « pouvoirs invisibles » qu’il développe par la suite. Le magnifique pastel « Nuit sainte » en est un symbole.

Nuit sainte
Nuit sainte – Mucha – 1900 – Copyright: Mucha Trust 2018

En 1910, Mucha retourne à Prague et peint l’Epopée slave de 1912 à 1926 : 20 grands épisodes qui selon lui ont marqué ces peuples d’un point de vue politique, religieux, philosophique ou culturel. Dix scènes sont tirées de l’histoire tchèque et 10 autres du passé d’autres nations slaves. Il voyage en Croatie, Serbie, Bulgarie… où il dessine et photographie. Mucha était en effet convaincu que l’art pouvait aider les peuples à s’unir pour le progrès de l’humanité; en diffusant des idées philosophiques l’art peut rapprocher les peuples et maintenir la paix.

Malheureusement l’Histoire joue contre lui et c’est dans une Prague occupée par les Allemands qu’il décède en 1939.

Anne-Laure FAUBERT

Tintoret : Naissance d’un génie…

A l’occasion du 500eme anniversaire de la naissance de Jacopo Robusti, dit Tintoret, le musée du Luxembourg lui consacre une exposition en se concentrant sur les quinze premières années de sa carrière. On y découvre parfois de façon flagrante l’influence du Titien, même si Tintoret entend le surpasser. C’est un peintre ambitieux et déterminé qui nous est donné à voir.

 

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Tintoret Autoportrait, vers 1547
Philadelphie, Philadelphia Museum of Art
© Philadelphia Museum of Art

 

Une exposition qui ravira les amateurs de peinture italienne et qui permet de comprendre dans quel environnement artistique concurrentiel évoluait le peintre, dans une Venise cosmopolite attirant des artistes de toute l’Europe.  

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Tintoret – Esther devant Assuérus – vers 1554-1555
© Museo Nacional del Prado,
dist. Rmn-GP / image du Prado

 

Né le 29 avril 1518 et mort le 31 mai 1594 à Venise, Tintoret est un peintre phare de la Renaissance et appartient au mouvement artistique du maniérisme de l’école vénitienne, créée au XIVème siècle lors de la rupture de Venise avec l’Art Byzantin et formé par le peintre Bonifacio de’Pitati.

Tintoret tient son surnom de ses origines familiales – un père teinturier – et de sa petite stature puisque Tintoretto se traduit par “le petit teinturier”. Certains rapportent qu’il prenait les teintures de son père pour pouvoir réaliser des graffitis originaux et plaisants.

 

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Tintoret – Le péché originel – vers 1551 – 1552
© Archivio fotografico Gallerie dell’Accademia, su
concessione del Ministero dei beni e delle attivita
culturali e del turismo – Museo Nazionale Gallerie
dell’Accademia di Venezia, Venise

 

L’exposition au Musée du Luxembourg est divisée en sept salles distinctes:

  • Prendre son envol : comme Tintoret fait partie d’une classe qu’on appelle les popolani, il est exclu de la vie politique et se met alors à peindre pour réussir à s’enrichir et sortir de l’anonymat.
  • Orner les salons : à Venise est mis en place un marché de l’Art pour toute vente de peintures indépendantes des commandes. Tintoret l’intègre pour une partie de ses tableaux et recherche par ailleurs des commandes pour s’introduire dans la bonne société
  • Capter le regard : les portraits sont importants dans l’Art en général. Cependant Tintoret les considère selon les deux définition du mot “ritrar” en dialecte vénitien : “portraiturer” et “tirer profit”.
  • Partager l’atelier : certains spécialistes de l’Art s’interrogent sur la paternité de certains tableaux qui, auraient pu être peints non pas par Tintoret mais par le deuxième apprenti de Bonifacio de’Pitati ou Giovanni Galizzi.
  • Mettre en scène : Tintoret a de nombreux contacts avec le monde du théâtre, ce que montrent les représentations des scènes théâtrales
  • Observer la sculpture : une opposition importante se crée entre la peinture et la sculpture. Tintoret va, lui, étudier la sculpture par le dessin car il veut explorer la troisième dimension.
  • Peindre la femme : Au début des années 1550 Tintoret a de plus en plus de commandes et emploie de nombreux assistants, dont certains de culture flamande. Il exécute alors son premier ensemble de peintures sur le thème de la Genèse. Le nu féminin est mis en avant. Il concurrence ainsi Titien qui travaille à l’époque pour le roi d’Espagne Philippe II pour des scènes mythologiques avec de nombreux nus féminins.

Même s’il fut critiqué, le peintre Tintoret réussit à garder sa place au sein des plus grands artistes de Venise entre les périodes de la Renaissance (XVIème siècle) mais aussi le Baroque (XVIIème siècle).

 

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Tintoret Portrait de Nicolo Doria – 1545
© collection particulière

 

Laissez-vous emporter à l’époque de la Renaissance en contemplant des portraits, des paysages mais aussi des sculptures, réalisés par un peintre connu du grand public !

Jusqu’au 1° juillet 2018 au Musée du Luxembourg.

Anne-Laure FAUBERT et Tiphaine LATROUITE

Rubens, portraits princiers au musée du Luxembourg

De Rubens, on connaît principalement les peintures baroques religieuses ou mythologiques, mais on oublie souvent qu’il fut un très grand portraitiste de cour. L’exposition Rubens portraits princiers du 4 octobre 2017 au 14 janvier 2018 au musée du Luxembourg, s’emploie à faire connaître cet aspect de son travail.

L'infante Isabelle
Pierre Paul Rubens et Jan Brueghel l’Ancien, dit Brueghel de Velours
L’Infante Isabelle Claire Eugénie Vers 1615 (ou plutôt vers 1618-1620 ?)
Huile sur toile 113 x 178,5 cm
Espagne, Madrid, Museo Nacional del Prado
© Museo Nacional del Prado, Dist. RMN-GP / image du Prado

L’artiste qui vécut au tournant du XVIe et du XVIIe siècle réalisa de très nombreux portraits d’apparats. En effet, il fut introduit dès le début de sa carrière au sein des plus importantes cours d’Europe. Son éducation humaniste et ses origines bourgeoises lui permettent d’obtenir un rôle de page au service d’une grande dame flamande. Les puissants apprécient la compagnie de cet homme distingué et érudit qui savait flatter leur amour propre.

Vincenzo II Gonzaga, 7th Duke of Mantua (1594-1627) by Sir Peter Paul Rubens (Siegen 1577 - Antwerp 1640)
Oil painting on canvas laid down on panel, Vincenzo II, Gonzaga, 7th Duke of Mantua (1594-1627) by Sir Peter Paul Rubens (Siegen 1577 -Antwerp 1640). Depicted aged approximately 10 years old.

Grâce à son influence auprès des grandes figures politiques de l’époque il obtient même un poste de diplomate auprès de la régente des Pays-Bas dont il devient l’un des plus influents conseillers. Il est alors successivement peintre à la cour de Mantoue, anobli par le roi d’Espagne en 1604, et favori de Marie de Médicis qui le choisi pour décorer le palais du Luxembourg.          

Marie de Médicis
Peter Paul Rubens
Marie de Médicis, reine mère de France 1622
Huile sur toile 131 x 108 cm
Espagne, Madrid, Museo Nacional del Prado
© Museo Nacional del Prado, Dist. RMN-GP / image du Prado

Les tableaux qu’abritent cette exposition sont un témoignage de ses relations avec les principaux dirigeants de l’époque qui lui permirent de toucher du doigt les arcanes du pouvoir. L’autre figure importante de cette rétrospective est Marie de Médicis, à qui plusieurs salles sont consacrées. La vie de la souveraine et celle du peintre s’entrecroisent. En effet, c’est elle qui fait venir le peintre à Paris en 1621 et qui lui commande pour les galeries du Palais du Luxembourg deux cycles narrant sa vie et celle de son défunt mari le roi Henri IV. La fresque nous est donc présentée dans son écrin d’origine.

 

Marie de Médicis en Bellone
Peter Paul Rubens
Marie de Médicis en Bellone
1622
Huile sur bois 42,2 x 29,5
Allemagne, Worms, Museum Heylshof
© Museum Heylshof /Worms, Reproduction: Stefan Blume

 


 

Marie de Médicis, outre ses ascendances royales et impériales, apparaît comme une sorte de reine Victoria de son temps puisqu’elle est la mère ou la belle-mère des plus puissants souverains de son époque. On est touché par la succession de tableaux la représentant aux différents stades de sa vie, passant de l’ombre à la lumière : reine et régente, puis mère en conflit avec son fils et princesse exilée. Elle lutte pour rester au pouvoir jusqu’en 1630, date à laquelle elle est définitivement écartée. Son évolution physique transparait aussi, cette approche sensible du sujet parfois plus femme que souveraine est rare dans les portraits d’apparat. Il s’agit effectivement d’un genre très réglementé qui répond à plusieurs usages et dont Rubens maitrise les codes à la perfection. Censé renvoyer une image prestigieuse du souverain souvent représenté en costume entouré d’attributs et symboles du pouvoir, le portrait se transforme parfois en allégorie, plus adaptée pour mettre en avant les valeurs et les qualités morales du sujet.

Alice PAILLAT

 

 

Pissarro à Eragny – la nature retrouvée au Musée du Luxembourg

 

recto after conservation

C’est en compagnie du Co commissaire de l’exposition, Joachim Pissarro, arrière-petit-fils de l’artiste, que j’ai pu découvrir l’exposition Pissarro à Eragny, la nature retrouvée. Historien d’art enseignant notamment aux Etats-Unis, il nous a livré une lecture intéressante et à double face de l’œuvre de l’artiste.

Pissarro_Eragny_maison

Eragny est un village très peu connu et intact, loin des pèlerinages touristiques comme Giverny ou Auvers sur Oise. Pissarro vit en effet à l’époque dans deux endroits : Pontoise et Eragny. Ayant grandi sans maître de peinture, il se définit comme anarchiste (An/ Archos en grec : sans maître) tant au niveau pictural que politique. C’est d’ailleurs cet aspect de l’exposition que j’ai trouvé particulièrement intéressant. Par ailleurs, quoique juif, il critique dans ses dessins la banque juive même s’il se reprend ensuite lors de l’affaire Dreyfus.

Pissarro_jardin

Pissarro entretient des relations étroites avec Monet et à sa mort, ce-dernier devient le tuteur de son dernier fils, Paul-Emile Pissarro.

Pissarro_Eragny_paysanne

Lorsque Pissarro peint une scène de marché à Gisors ou un jardin, on est loin de la peinture ornementale de Monet où par exemple les betteraves sont absentes car considérées comme vulgaires. Pissarro, lui, s’intéresse au modèle économique du marché, à l’aspect nourricier du potager…  Deux approches différentes qui ne doivent pas faire oublier que Pissarro et Monet étaient tous deux des libre penseurs.

Musée du Luxembourg jusqu’au 9 juillet 2017