Lorsque l’Océanie s’invite au musée du Quai Branly…

250 ans après le premier voyage de James Cook, le musée du Quai Branly – Jacques Chirac présente, pour la première fois en France, une exposition sur ce continent aux 25 000 îles. Près de 200 œuvres dressent un panorama de l’art océanien. De la Nouvelle-Guinée à Rapa Nui (île de Pâques), d’Hawai à Aotearoa (Nouvelle-Zélande), l’exposition Océanie présente le Pacifique des îles dans son entier. Par delà les particularités de chaque atoll, on retrouve des questionnements communs, et des œuvres qui présentent certaines ressemblances.

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Wuvulu, îles de l’Ouest, archipel Bismarck, Papouasie-Nouvelle-Guinée Copyright : © MARKK, Paul Schimweg Photographe : Paul Schimweg

Océanie: c’est une exposition dont la scénographie insiste sur l’importance de l’eau dans cette région du monde, élément qui unit autant qu’il sépare, et relate aussi les relations entre l’Europe et cette contrée, symbolisées par la pagaie de James Cook, le célèbre explorateur anglais du XVIII°s.

Océanie est une exposition qui ravira les amateurs d’arts extra européens auxquels j’appartiens, par un dialogue entre objets d’art ancien et contemporain, mythes et réalités de cette région sur laquelle fantasment de nombreuses personnes. Des pièces rares provenant de musées de Nouvelle Zélande et d’Europe, produites par des artistes océaniens.

Nguzunguzu, figure fixée sur la proue d’une pirogue Recueillie par Eugen Paravicini, 1929 Date de l’oeuvre : XIXe siècle Pays : Lagon de Marovo, Nouvelle-Géorgie, Îles Salomon Copyright : © Museum der Kulturen, Derek Li Wan Po Photographe : Derek Li Wan Po

On y redécouvre l’importance de l’animisme, avec notamment cette anecdote lors de l’ouverture de l’exposition à Londres, où une baleine béluga avait été aperçue dans la Tamise, heureux présages pour les dignitaires. Une pierre blanche avait alors été cherchée dans le fleuve et transmise au musée du Quai Branly pour cette exposition.

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Statuette aux genoux fléchis, les bras croisés sur le ventre. Copyright : © musée du quai Branly – Jacques Chirac, photo Thierry Ollivier, Michel Urtado

Quatre grands thèmes jalonnent l’exposition: le voyage avec ces magnifiques pirogues, l’ancrage, la rencontre et la mémoire. J’ai personnellement préféré la magnifique salle jaune, véritable forêt de statues…, et suis ensuite restée songeuse face à ce court film In Pursuit of Venus (infected) qui rappelle les différents fantasmes sur cette région du monde…

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Anne-Laure FAUBERT

Exposition jusqu’au 7 juillet 2019

L’exposition Hammershøi au musée Jacquemart André: « Vous qui entrez, laissez toute espérance. »

Le musée Jacquemart André propose jusqu’au 22 juillet 2019 une exposition sur le peintre danois Hammershøi (1864-1916). Une exposition qui plaira aux amateurs d’intérieurs vides et gris, traversés de temps en temps par des silhouettes désœuvrées… une peinture qui annonce Hopper (1882-1967) des années après même s’il n’est pas sûr que le peintre américain ait connu le danois, tombé dans l’oubli après sa mort.

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Vilhelm Hammershøi, Intérieur, Strandgade 30, 1904, huile sur toile, 55,5 x 46,4 cm Paris, musée d’Orsay, donation de Philippe Meyer, 2000. Photo © RMN-Grand Palais (musée d’Orsay) / Adrien Didierjean

Autant le dire d’emblée, j’ai trouvé cette peinture sinistre, à quelques exceptions, sans âme et profondément noire: les personnes ne communiquent pas, et d’ailleurs le peintre ne le souhaite pas, les silhouettes féminines semblent posées là sans but, le gris domine l’essentiel des peintures, et même les paysages semblent vidés de leur substance. Une vision très personnelle que j’assume, et qui renvoie à ma perception de l’art. Tout comme les opéras  de Wagner me mettent mal à l’aise, cette peinture m’a dérangée – différemment de la peinture d’un Egon Schiele, dont j’ai parlé ici lors de l’exposition à la Fondation Vuitton, et qui reste l’un de mes peintres préférés –  par cette absence d’espoir et de sens qui y sourdent. « Vous qui entrez, laissez toute espérance», ces célèbres vers de Dante dans la Divine Comédie  pourraient en être le leitmotiv.

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Vilhelm Hammershøi, Cinq Portraits, 1901-1902, huile sur toile, 190 x 300 cm Stockholm, Thielska Galleriet. Photo credit: Tord Lund

On pourra gloser sur la mère possessive du peintre, l’absence de descendance biologique dans cette famille, ou la lumière au Danemark – pays que j’ai beaucoup fréquenté pendant mes études –  et qui, comme dans d’autres pays scandinaves, conduit à un pic de suicides en hiver… On pourra tout simplement reconnaître qu’Hammershøi a su se créer un style personnel, reconnaissable, dans la lignée du nationalisme danois de l’époque où il fallait peindre son pays, et peu s’inspirer de l’étranger. Sa peinture se définit par une forte présence de la couleur noire, comme Manet ai-je envie de dire et pourtant le résultat n’est pas le même, un travail géométrique entre les lignes horizontales et verticales, une élimination des détails pittoresques aussi bien dans ses paysages que ses intérieurs dans une démarche de simplification à l’extrême.

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Vilhelm Hammershøi, Église Saint-Pierre, Copenhague, 1906, huile sur toile, 133 x 118 cm Copenhague, Statens Museum for Kunst © SMK Photo/Jakob Skou-Hansen

Cette exposition au musée Jacquemart André a le mérite de replacer l’artiste dans son époque et de nous montrer les visions différentes des autres artistes, notamment concernant la lumière. Les rares nus du peintre ont quelque chose de clinique, comme plus tard ceux de Lucian Freud.

Si certains critiques de l’époque déclaraient qu’il avait fondé « l’école neurasthénique » de la peinture, je vous laisserai en juger lors de votre visite!

Anne-Laure FAUBERT

Les Nabis et le décor au musée du Luxembourg: à l’ombre des « jeunes filles en fleurs »…

C’est un thème poétique et floral que nous invite à découvrir le musée du Luxembourg jusqu’au 30 juin 2019: Les Nabis et le décor.

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Maurice Denis: Avril © Otterlo, Kröller-Müller Museum

Signifiant « prophète » en hébreux et en arabe, le mouvement des Nabis apparaît à la fin des années 1880. Formés des peintres Bonnard, Vuillard, Denis… Les Nabis souhaitent abattre la frontière entre beaux-arts et arts appliqués. Une conception issue de la pensée de William Morris et de John Ruskin, initiateurs du mouvement Arts & Crafts en Angleterre dans les années 1860.

L’exposition du musée du Luxembourg oppose différents univers: le jardin, les intérieurs, la forêt et les rites sacrés. Au jardin protecteur de l’enfance ou de la famille s’oppose une forêt lieu de rites païens ou de chasses terribles. Une dichotomie qui rejoint celle des intérieurs, où sous l’apparence de lieux calmes et sereins sourde une mélancolie et une atmosphère vénéneuse…

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Edouard Vuillard: Les Marronniers © Dallas Museum of Art, The Eugene and Margaret McDermott Art Fund, Inc. 2010.15.McD

Cette exposition Les Nabis et le décor nous rappelle que pour ce mouvement l’art est total et dépasse les frontières entre artisanat et œuvres artistiques. On y découvre aussi une vision de la femme loin de la femme fatale, et plus proche de la temporalité de la vie et du rythme des saisons… une éternelle « jeune fille en fleurs ». Le jardin devient alors la représentation d’une temporalité plus que d’un lieu précis, un enclos protecteur avec des femmes et des enfants, le monde du jeu pour Vuillard, mémoire de l’enfance pour Bonnard.

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Maurice Denis Arabesque poétique dit aussi L’Echelle dans le feuillage – 1892 © Rmn – Grand Palais / Gérard Blot / Christian Jean

Maurice Denis, quant à lui, intellectualise sa peinture et fait de la femme, comme dans ce magnifique tableau qui reprend le sujet ancien des trois grâces, aux allures botticelliennes avec ces robes et ces grandes volutes, un lien entre le monde terrestre et le monde céleste. 

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Edouard Vuillard Le Corsage rayé © Washington, National Gallery of Art

Les intérieurs nous plongent dans des espaces saturés de couleurs, où les protagonistes semblent sur le point d’être absorbés par la peinture, avant de découvrir l’influence des estampes japonaises sur le mouvement et leurs essais de décors sur des abats jours ou de la vaisselle. Cette idée d’apporter la beauté dans toutes le maisons resta malheureusement diffusée confidentiellement.

L'Eternel EtÈ : le chant choral, l'orgue, le quator, la danse
L’Éternel Été : Le Chant choral, L’Orgue, Le Quatuor, La Danse © Musée d’Orsay, Dist. Rmn-Grand Palais / Patrice Schmidt

La présentation du tableau L’Éternel Été : Le Chant choral, L’Orgue, Le Quatuor, La Danse est l’occasion de se rappeler du dialogue constant entre les différents arts et de se souvenir que le plafond du Théâtre des Champs Elysées a été peint par Maurice Denis… A l’occasion, jetez-y un oeil!

Une exposition printanière qui laisse rêveur…

 

Anne-Laure FAUBERT

 

 

L’exposition Jankélévitch à la BNF : l’oubli interdit

C’est une exposition de petite dimension consacrée au philosophe Vladimir Jankélévitch, loin des « blockbusters » qui attirent les foules, que nous invite à découvrir la BNF jusqu’au 7 avril 2019.

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Vladimir Jankélévitch, 9 janvier 1980. © Sophie Bassouls

Cette exposition rétrospective intitulée « Vladimir Jankélévitch, figures du philosophe » rassemble plus 120 pièces d’archives – photos du philosophe Vladimir Jankélévitch, enveloppes avec son adresse à Normale Sup, écrits, illustrations et textes – qui retracent la pensée et l’itinéraire d’une des plus grandes figures de la philosophie française. Professeur à la Sorbonne de 1951 à 1975, Vladimir Jankélévitch marqua des générations d’étudiants et explora plus particulièrement les thèmes suivants : morale, métaphysique et musique.

J’ai personnellement été bouleversée par le texte « L’oubli interdit » qui mérite selon moi à lui seul le déplacement. Dans ce très bel article, Jankélévitch rappelle l’imprescriptibilité des crimes nazis: le temps n’a pas de prise sur les crimes commis pendant la Seconde Guerre mondiale. Il y rappelle que les Résistants comme Jean Moulin, glorifiés ensuite dans les livres et lors des cérémonies officielles, sont les mêmes personnes qui sont mortes torturées et défigurées par les Nazis, que les orchestres jouaient Schubert pendant qu’on pendait des êtres humains dans les camps de concentration… Un texte insoutenable par moments mais que nous devons lire, pour nous souvenir, nous interroger sur nos propres faiblesses, nos propres arrangements avec certains faits… Un texte qui rejoint le livre de Germaine Tillion dont j’avais parlé dans cet article.

Cette exposition nous donne aussi à écouter le philosophe tant dans son enseignement avec cette voix si particulière et ses propos si lumineux, que dans son approche de la musique avec les enregistrements de morceaux de musique joués par le philosophe lui-même…

Anne-Laure FAUBERT

BNF – Site Mitterrand – Jusqu’au 7 avril 2019

Cherkaoui, Goecke, Lidberg: une soirée de danse poétique au Palais Garnier…

Vendredi 15 février 2019 – Palais Garnier – 7° représentation

Autant mon abonnement danse au Théâtre des Champs Elysées me laisse perplexe pour la seconde année ( la preuve je n’en parle pas ici) autant mes virées au Palais Garnier me procurent plaisir et belles découvertes…

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Dans cette soirée réunissant 3 chorégraphes contemporains peu connus du grand public, le plus beau ballet reste pour moi le premier, Faun de Cherkaoui sur la musique de Debussy. Un après-midi d’un faune – poème originellement de Mallarmé – joliment revisité où un faune – Simon Le Borgne – et une « faunette » comme dirait mon fils ou une muse ou faunesse – Clémence Grosse – se rencontrent dans un pas de deux délié, éprouvent des sentiments, hésitent, s’aiment… le tout dans un environnement sylvestre et nocturne propice à la poésie et à la rêverie. Un ballet aérien aux subtiles jeux de jambes dont je suis sortie rêveuse, aussi conquise que pour Afternoon of a faun de Robbins dont j’ai parlé ici à plusieurs reprises.

Le second ballet Dogs sleep de Marco Goecke sur des musiques de Toru Takemitsu, Maurice Ravel, Claude Debussy et Sarah Vaughan, convainc moins, tout comme son ballet Le Spectre de la Rose vu une semaine auparavant au TCE. Dans une atmosphère nocturne et brumeuse, inquiétante même et rappelant le Chien des Baskerville, sept danseurs évoluent, torse nu, dans une chorégraphie animale et humaine à la fois. S’il devient courant désormais de grimacer et ouvrir la bouche, ce type de chorégraphie ne me touche pas.

Enfin Les Noces de Pontus Lidberg sur la musique de Stravinsky est une réinterprétation poétique d’un ballet et d’une musique connus. Les grandes roses descendant du ciel, les échappées vers le fond de la scène ou l’ouverture du sol donnent une profondeur scénique à un ballet évoquant les rapports hommes femmes dans toute leur complexité.

Une soirée poétique à revoir pour Faun si l’occasion se présente…

 

Anne-Laure FAUBERT