Versailles revival (1867-1937) : la mise en abyme d’un Versailles fantasmé…

 » Versailles, grand nom rouillé et doux, royal cimetière de feuillages, de vastes eaux et e marbres, lieu véritablement aristocratique et démoralisant » … Marcel Proust

C’est une exposition originale qui s’ouvre au Château de Versailles: Versailles Revival 1867-1937 retrace un phénomène de société, celui d’un engouement pour le monument qui débute en 1867 avec la réhabilitation par l’Impératrice Eugénie de la Reine Marie-Antoinette.

Reconstitution de la chambre de Marie-Antoinette telle que présentée lors de l’exposition de 1867

La fin du XIX° siècle voit la fascination pour Versailles gagner les milieux artistiques et littéraires. Marcel Proust parle du château en ces termes « où ne nous trouble même pas le remords que la vie de tant d’ouvriers n’y ait servi qu’à affiner et qu’à élargir moins les joies d’un autre temps que les mélancolies du nôtre. »

Lucien  Jonas (1880-1947)
Triptyque La musique et la danse – 1928
Huile sur toile – 360 x 870 cm – Musée – Abbaye Saint-Léger, Soissons

Pour la première exposition au château de son Directeur général, Laurent Salomé, celui-ci a tenu à ce que les objets proviennent en grande partie de collections privées, ou des réserves de monuments, où ils étaient roulés, attendant leur nouvelle heure de gloire. Ainsi, le visiteur est accueilli par un splendide ensemble décoratif provenant d’un hôtel restaurant de Soissons, vendu aux enchères cette année, restauré pour l’exposition avant même que le public de cette ville ne l’ait vu… J’ai personnellement été sensible aux joueurs de harpe, flûte et violon… Cette rêverie sur un lieu abandonné, et la mélancolie qui se dégage de la peinture hivernale qui nous accueille ensuite, donnent la tonalité de l’exposition.

Lucien Lévy-Dhurmer (1865-1953) : L’hiver (Petit Trianon)
Huile sur toile – 185 cm x 132 cm

Versailles Revival n’évite pas l’inventaire à la Prévert: toutes les facettes de cette fascination sont évoquées, de la reconstitution de la chambre de Marie-Antoinette lors de l’exposition de 1867 – véritable théâtre dans le théâtre – aux fêtes représentées par des peintures aux couleurs psychédéliques. On y rencontre également le Versailles des livres d’histoire, celui où fut proclamé l’Empire allemand (eh oui) en 1871 dans la Galerie des glaces et où, fut signé le 28 juin 1919, le traité de Versailles entre l’Allemagne et les Alliés.

Le bain de la Marquise d’Alexandre Benois (1870-1960)

Versailles Revival nous propose une balade charmante et documentée dans le Versailles fantasmé, qu’il s’agisse de la peinture historiciste du XIX°s, du fantasme du bain qui revient fréquemment et n’est pas exempt d’un certain érotisme, des descriptions minutieuses des pièces du monument par le peintre Maurice Lobre ( 1862-1951) ou des édifices inspirés du château, tel le Palais Rose de Boniface de Castellane ( 1867-1932) ou le manoir de Marble House construit à Newport entre 1888 et 1892 pour Ava et William Kissam Vanderbilt.

Si la société des Amis de Versailles est évoquée, il est dommage que l’exposition n’insiste pas davantage sur l’état de décrépitude du monument et le rôle de Pierre Girauld de Nolhac (1859-1936) qui contribua largement à la modernisation et à la reconstitution des collections de Versailles, et notamment de son mobilier. C’est d’une bande dessinée, dont je vous parlerai dans un prochain article que vient la réponse à ces questions: Le château de mon père, Versailles ressuscité édité par La boite à Bulles.

Versailles revival – 1867-1937 – exposition au château de Versailles – Jusqu’au 15 mars 2020

Anne-Laure FAUBERT

Mariano Fortuny au Palais Galliera: un couturier espagnol à Paris

Artiste inclassable, Mariano Fortuny (1871-1949) est à la fois peintre, graveur, photographe, designer, inventeur et couturier. Ce n’est pas un homme de son temps il semble avoir appartenu à une autre époque.

dessins Antique Bdef

C’est un homme de la Renaissance pour qui tous les arts doivent être complémentaires. Cette curiosité se traduit, au delà de l’éclectisme de ses domaines de travail, par la très grande diversité de ses références. Il puise ainsi dans toutes les époques et sur tous les continents. L’exposition qui se tient au Palais Galliera du 4 octobre 2017 au 10 janvier 2018, se focalise sur la carrière de couturier de l’artiste, mais ses violons d’Ingres ne sont pas oubliés puisqu’on peut y découvrir des tableaux, des brevets d’inventions ou encore des objets dessinés par Fortuny.

Robe Delphos Bdef

Son intérêt pour la Grèce est sûrement sa source d’inspiration la plus intéressante et la plus féconde. L’aurige de Delphes, bronze de l’époque classique (env. 470 av. J-C) découvert en 1896, est à l’origine de sa création la plus célèbre : la robe Delphos. Le drapé du tissu, la ligne épurée, les plissés ondulés … tout dans ce costume rappelle l’antique.

Corsage de Delphos Bdef

Le châle Knossos lui tire son nom du mythique palais de Minos, dont l’explorateur Sir Arthur John Evans entrepris la fouille en 1900. Cependant, cette attirance pour la Grèce s’inscrit aussi dans le philhellénisme du XIX°s, déclenché par la guerre d’indépendance entre les Grecs et les Ottomans (1822-1830). Byron, Chateaubriand, Hugo … autant d’auteurs qui prennent fait et cause pour « la mère de la civilisation ».

2 robes Bdef

Le Moyen-Age puis la Renaissance vont aussi nourrir l’imaginaire du couturier : les longs brocards de velours et les imprimés aux animaux fantastiques (têtes de griffons, dragons …) rappellent la grande époque des marchands vénitiens.

robe allongée Bdef

Les Abaïas aux imprimés orientaux (motifs végétaux tirés des tissus perses sassanides) s’inspirent de l’art islamique. Enfin, ses kimonos vendus par la maison Babani s’inscrivent parfaitement dans la vogue du japonisme qui marque le début du XXe siècle. Ainsi du haut du palazzo Pesaro-Orfei, palais vénitien où il a installé son atelier, Fortuny fait voyager ses riches clientes dans un autre temps, une autre culture.

Successeurs Bedf

Cependant si ses inspirations proviennent souvent du passé, Fortuny est incroyablement moderne dans les techniques utilisées; c’est un inventeur né, il va déposer pas moins de 25 brevets. Ainsi, l’œuvre de Fortuny est soutenue par cette tension entre innovation visionnaire et son goût pour l’ancien. « Eclectisme » est sûrement le terme qui qualifie le mieux le travail du créateur et le syncrétisme qu’il opère s’affirme comme intemporel.

Mariano Fortuny marque aussi son époque: Marcel Proust le cite dans la Recherche, les danseuses comme Anna Pavlova se parent de ses robes et Isadora Duncan fait faire pour sa fille une robe Delphos pour enfant.

I.Duncan Bdef
Isadora Duncan et ses filles. L’une porte un rare modèle de robe Delphos pour enfant

Une influence qui perdure aujourd’hui dans certains modèles de la maison Valentino.

 

Alice PAILLAT

Photographies: Anne-Laure FAUBERT