L’exposition Hammershøi au musée Jacquemart André: « Vous qui entrez, laissez toute espérance. »

Le musée Jacquemart André propose jusqu’au 22 juillet 2019 une exposition sur le peintre danois Hammershøi (1864-1916). Une exposition qui plaira aux amateurs d’intérieurs vides et gris, traversés de temps en temps par des silhouettes désœuvrées… une peinture qui annonce Hopper (1882-1967) des années après même s’il n’est pas sûr que le peintre américain ait connu le danois, tombé dans l’oubli après sa mort.

InterieurStrandgade30-14-571793
Vilhelm Hammershøi, Intérieur, Strandgade 30, 1904, huile sur toile, 55,5 x 46,4 cm Paris, musée d’Orsay, donation de Philippe Meyer, 2000. Photo © RMN-Grand Palais (musée d’Orsay) / Adrien Didierjean

Autant le dire d’emblée, j’ai trouvé cette peinture sinistre, à quelques exceptions, sans âme et profondément noire: les personnes ne communiquent pas, et d’ailleurs le peintre ne le souhaite pas, les silhouettes féminines semblent posées là sans but, le gris domine l’essentiel des peintures, et même les paysages semblent vidés de leur substance. Une vision très personnelle que j’assume, et qui renvoie à ma perception de l’art. Tout comme les opéras  de Wagner me mettent mal à l’aise, cette peinture m’a dérangée – différemment de la peinture d’un Egon Schiele, dont j’ai parlé ici lors de l’exposition à la Fondation Vuitton, et qui reste l’un de mes peintres préférés –  par cette absence d’espoir et de sens qui y sourdent. « Vous qui entrez, laissez toute espérance», ces célèbres vers de Dante dans la Divine Comédie  pourraient en être le leitmotiv.

Ham-5portraits-117
Vilhelm Hammershøi, Cinq Portraits, 1901-1902, huile sur toile, 190 x 300 cm Stockholm, Thielska Galleriet. Photo credit: Tord Lund

On pourra gloser sur la mère possessive du peintre, l’absence de descendance biologique dans cette famille, ou la lumière au Danemark – pays que j’ai beaucoup fréquenté pendant mes études –  et qui, comme dans d’autres pays scandinaves, conduit à un pic de suicides en hiver… On pourra tout simplement reconnaître qu’Hammershøi a su se créer un style personnel, reconnaissable, dans la lignée du nationalisme danois de l’époque où il fallait peindre son pays, et peu s’inspirer de l’étranger. Sa peinture se définit par une forte présence de la couleur noire, comme Manet ai-je envie de dire et pourtant le résultat n’est pas le même, un travail géométrique entre les lignes horizontales et verticales, une élimination des détails pittoresques aussi bien dans ses paysages que ses intérieurs dans une démarche de simplification à l’extrême.

KMS2051
Vilhelm Hammershøi, Église Saint-Pierre, Copenhague, 1906, huile sur toile, 133 x 118 cm Copenhague, Statens Museum for Kunst © SMK Photo/Jakob Skou-Hansen

Cette exposition au musée Jacquemart André a le mérite de replacer l’artiste dans son époque et de nous montrer les visions différentes des autres artistes, notamment concernant la lumière. Les rares nus du peintre ont quelque chose de clinique, comme plus tard ceux de Lucian Freud.

Si certains critiques de l’époque déclaraient qu’il avait fondé « l’école neurasthénique » de la peinture, je vous laisserai en juger lors de votre visite!

Anne-Laure FAUBERT

Caravage à Rome, amis et ennemis : le rendez-vous de l’automne du musée Jacquemart André

Que les inconditionnels du Caravage – auxquels j’appartiens – se réjouissent ! Dix chefs d’œuvre du Caravage – dont sept jamais montrés en France – vous donnent rendez-vous au musée Jacquemart André jusqu’au 28 janvier 2019. Certes ceux accrochés dans les églises romaines ou à Malte n’ont pas fait le voyage comme le sublime triptyque consacré à Saint Matthieu de Saint Louis des Français à Rome, mais le magnifique Joueur de luth à la beauté androgyne de l’Ermitage est bien là, et vous dévisage de son air si mystérieux.
Le Joueur de luth de Caravage –  Photo: Anne-Laure Faubert
Né en 1571 et décédé en 1610, Michelangelo Merisi, dit Caravage, révolutionne la peinture italienne du XVII°s par son usage novateur du clair-obscur. Il est également devenu, en raison de sa vie romanesque, l’un des archétypes de l’artiste romantique et maudit, alors qu’il était en fait un artiste aisé, peignant ses domestiques, mais doté d’un mauvais caractère, d’où ses ennuis avec la justice. Ainsi, lorsqu’il quitte Rome en 1606 et arrive à Naples, les commandes affluent pour cet artiste reconnu, avant que sa condamnation ne se sache.
Judith et Holopherne- Saraceni – 1618 –  Photo: Anne-Laure Faubert
L’exposition du musée Jacquemart André est consacrée à sa période romaine, de 1592 à sa fuite en 1606 lorsqu’il tue Ranuccio Tomassoni et est condamné à mort. Comme les études récentes l’ont montré Caravage entretenait des relations étroites avec les cercles intellectuels romains de l’époque : collectionneurs, artistes, poètes, érudits. L’exposition débute avec la Judith décapitant Holopherne (vers 1600) de Caravage, mise en perspective avec les œuvres contemporaines sur ce thème. Novatrice par sa violence et sa composition, cette œuvre nous propose un drame observé de près. En effet, Judith était, avant cette œuvre, considérée comme l’icône de la justice. Elle est ici représentée comme une séductrice et le contraste est d’autant plus criant entre son meurtre, sa beauté, sa jeunesse et les rides de la vieille dame à sa droite.
Judith décapitant Holopherne – Caravage Photo: Anne-Laure Faubert
Cet intérêt pour la jeunesse et la vieillesse comme sujets indirects de ses tableaux se retrouve dans le magnifique Joueur de luth (1595-1596) au regard languide et à la chemise entrouverte, chantant un madrigal amoureux, symbole d’une peinture profane raffinée. Ce tableau est à l’origine d’une tradition de peintures représentant de jeunes chanteurs plus ou moins mélancoliques, chantant leurs peines d’amour comme les bergers de la poésie antique. Le jeune Saint Jean-Baptiste au bélier (1602) nous montre également une iconographie inhabituelle : non seulement ce n’est pas un mouton mais un bélier qui accompagne Jean-Baptiste, mais il est de surcroît représenté jeune.
Saint Jérôme écrivant, vers 1605 – Caravage Photo: Anne-Laure Faubert
Par contraste, Saint Jérôme écrivant, vers 1605, nous montre une image émouvante de la vieillesse. Un intérêt partagé par ses contemporains puisqu’on retrouve dans l’œuvre d’Orazio Gentileschi, ce Saint, peint d’après le même modèle que Caravage, un pèlerin septuagénaire. L’œuvre du Caravage apporte une peinture équilibrée par le crâne à gauche et la lumière sur la tête chauve du Saint à droite. Le Saint est représenté dans une iconographie traditionnelle: il traduit la Bible de l’hébreu en latin avec une précision reprise par Caravage. Il en résulte une œuvre directe, simple à comprendre tout en étant sophistiquée.
Saint Jérôme d’O. Gentileschi – vers 1611 Photo: Anne-Laure Faubert
Cette exposition est également l’occasion de découvrir des sujets classiques de la peinture religieuse comme Les Pèlerins d’Emmaüs et Ecce Homo et de comparer les approches du Caravage et de ses contemporains. Elle nous apprend aussi que Caravage aimait beaucoup la peinture de Carache, à l’opposé de la sienne, car lente et précise, annonçant le classicisme du XVII° siècle. Ces deux peintres ont collaboré pour les œuvres des églises Santa Maria del Popolo et la conversion de Saint Matthieu de Saint Louis des Français. Libre à vous pour conclure de vous interroger sur les deux versions de Madeleine en extase proposées dans la dernière salle et dont une version n’a été découverte qu’en 2016. Sont-elles toutes les deux du Caravage  ou l’une de son atelier et retouchée par le maître? Anne-Laure FAUBERT   Caravage à Rome, amis et ennemis – Musée Jacquemart André jusqu’au 28 janvier 2019

Corot : Le peintre et ses modèles au musée Marmottan: un angle d’approche inédit

C’est en présence du commissaire de l’exposition Sébastien Allard, conservateur général du patrimoine et directeur du département des Peintures du musée du Louvre, que nous avons visité l’exposition “ Corot: Le peintre et ses modèles. Alors que Corot est avant tout reconnu pour ses paysages et que ses portraits sont peu connus de son vivant, cette exposition met en avant une soixantaine de portraits provenant de collections privées ou publiques d’Europe et des Etats-Unis.

Jean-Baptiste Camille Corot Jeune femme assise des fleurs entre les mains ou Madame Legois vers 1842 Vienne, Österreichische Galerie Belvedere © Belvedere, Vienne

Si l’exposition ouvre sur Jardin à Tivoli pour rappeler l’importance du paysage, elle distingue ensuite la figure du portrait et du modèle.

Un portrait est une représentation d’une personne grâce à une interprétation de l’artiste. « Bien qu’uniquement visuel, le portrait peut rendre très sensible la personnalité intérieure du modèle, par de nombreux indices tels que la pose, l’expression de la physionomie, … » (Etienne Souriau – philosophe français du XXème siècle). Dans un portrait se dégage l’apparence physique de la personne avec sa beauté et ses traits mais on peut aussi ressentir sa vie intérieure avec son caractère et ses sentiments.

Jean-Baptiste Camille Corot Jeune Fille grecque à la fontaine vers 1865-1870 Paris, musée du Louvre.

Les portraits sont concentrés sur les débuts de la carrière de Corot, cadeaux pour ses proches ou “exercices” et relèvent du cadre intime. On y retrouve l’emprise de Ingres sur Corot et on songe alors au portrait de Mademoiselle Rivière, inspiré de Raphaël. Là où Ingres recherche le volume, Corot recherche l’abstraction du volume et construit de façon synthétique ses figures.

La Femme ‡ la perle
Jean-Baptiste Camille Corot La Femme à la perle
vers 1868-1870
Paris, musée du Louvre, département des Peintures
Photo © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) /  Stéphane Maréchalle 

On découvre aussi l’importance de l’enfant chez Corot, soit dans un paysage, soit comme intercesseur entre deux mondes différents. Il rajoute ainsi dix ans après un enfant dans un tableau sur la Cathédrale de Chartres.  Dans la première salle de l’exposition c’est un enfant sage en voie de socialisation qui nous est donné à voir, bien loin des enfants monstrueux de Géricault. L’enfant chez Corot a quelque chose de naïf, dans la droite ligne de Rousseau. Un intérêt d’autant plus marquant que Corot n’est pas marié et n’a pas d’enfant.

Cette exposition permet également de découvrir les voyages en Italie du peintre sous l’angle des topoï du brigand, du jeune brigand, du prêtre ou de la moissonneuse. Les modèles masculins sont rares chez le peintre et prennent la forme de figures de moines et de portraits.

Jean-Baptiste Camille Corot Jeune Italien assis vers 1825 Reims, musée des Beaux-Arts de la Ville de Reims © Photo : C. Devleeschauwer

Les modèles féminins chez Corot sont ambigus, à la fois offerts au regard et refusés. On retrouve également certaines erreurs anatomiques comme chez Ingres.

La liseuse s’inspire ainsi aussi bien de la gravure de Dürer que de la peinture hollandaise du XVII°s et de la peinture française du XVIII°s tout en proposant une nouvelle approche avec la sensualité latente des cheveux et du chemisier ouvert sur la poitrine. Corot transporte aussi sa liseuse à l’extérieur, célébrant ainsi la fusion de l’homme et de la nature, de la figure et du paysage. Enfin, le thème de la femme à la fontaine avec une cruche constitue l’une des variations favorites de Corot; certaines rappelant des tableaux de Poussin.

Cette exposition permet ainsi de connaître un aspect moins connu de Corot qui sont ses portraits. Il va approcher ces personnes avec un succès fou : que ce soit des portraits de personnes de sa famille, des posés nus de ses maîtresses, des paysannes, des enfants, des femmes de la haute société, des hommes en armure symbolisant les soldats, des modèles d’ateliers.

[Peintre et graveur français, Jean-Baptiste Camille Corot (1796 – 1875) est également chevalier de la Légion d’honneur et en 1867, Officier de la Légion d’honneur. Ses parents tenaient un magasin de mode très réputé à Paris à l’angle de la rue du Bac et du quai Voltaire. Les voyages en Italie, passage obligé de nombreux peintres, apportent à son art des archétypes ( la  moissonneuse, l’Italienne…) et une lumière particulière. Corot travaille de façon rapide avec des traits de pinceau rapides et larges. Il est considéré comme un des précurseurs de l’Impressionnisme.]

Jusqu’au 8 juillet 2018 au Musée Marmottan Monet – Paris

 

Anne-Laure FAUBERT et Tiphaine LATROUITE