Soirée Nicolas le Riche: entre émotion et sensualité

Palais Garnier – Mercredi 9 juillet 2014 – Ballet de l’Opéra de Paris, avec la participation des élèves de l’école de danse

Orchestre de l’Opéra national de Paris, direction musicale: Kevin Rhodes 

Avec la participation exceptionnelle de Sylvie Guillem, Matthieu Chedid et Guillaume Gallienne

Les Forains (entrée des forains) de Roland Petit; Le bal des cadets (solo du petit  tambour) de David Lichine; Raymonda (acte II, danse arabe) de Rudolf Noureev; L’après-midi d’un faune de Vaslav Nijinski; Le jeune homme et la mort de Roland Petit; Appartement (la Porte, pas de deux) de Mats Ek; Caligula (Incitatus et Caligula) de Nicolas Le Riche et le Boléro de Maurice Béjart

Lorsque Matthieu Chedid apparaît, guitare à la main, bientôt suivi par Nicolas Le Riche, l’émotion a dû saisi plus d’un spectateur. On sent que l’étoile se fait plaisir en dansant, semblant parfois improviser quelques pas sur cette douce musique… Si le chanteur s’interroge sur le chemin à suivre, l’étoile semble profiter de l’instant présent.

Les ballets choisis par Nicolas Le Riche pour sa soirée d’adieux ne doivent rien au hasard: sa rencontre avec Roland Petit est fondamentale dans son parcours de danseur, il a marqué durablement de son empreinte les personnages du Faune de Nijinski et du Jeune homme et la Mort

Suivent ensuite Les Forains (1945) de Roland Petit, ballet questionnant sur la place de l’artiste. Nicolas Le Riche dégage cette aura qui le caractérise, entre douceur et force masculine maîtrisée… Le « jeune Francesco » interprète ensuite la danse de cadets, et malgré le tract, effectue un sans faute malgré deux réceptions de saut un peu « floues ». La transition avec Raymonda se fait sous la forme d’une poursuite de Nicolas Le Riche par Abderam (Stéphane Bullion) et Raymonda (Dorothée Gilbert). Une Dorothée Gilbert que je revoyais danser pour la première fois depuis son congé maternité, même si je l’avais croisée il y a 2 semaines rue Saint Guillaume. S’ensuit une scène de genre typique de Noureev avec la danse des sarrasins: une danse de caractère qui relève du divertissement et ne fait pas avancer l’action. C’est beau, enlevé mais je m’interroge sur son rôle ce soir-là. Montrer la cohésion de la compagnie?

L’après-midi d’un faune (1912) est un ballet dont j’apprécie davantage la version de J. Robbins (cf ma critique ici) que de Nijinski (cf ce billet). Jérémie Bélingard, que je n’avais pas vu depuis quelques mois, m’a davantage séduite par son interprétation qu’en 2013. Une fois passée les couleurs criardes du décor, la scène d’amour avec le voile symbolisant le nymphe (Eve Grinsztajn) reste mythique dans l’histoire de la danse.

Le jeune homme et la mort (1946) de Roland Petit m’a profondément touchée, comme en 2010 (cf ce billet). Une femme vénéneuse et magnétique surgit. D’une beauté inquiétante, elle tente et repousse à la fois le jeune homme, dansé par Nicolas Le Riche. Eleonora Abbagnato est à la fois impérieuse et énigmatique. Elle lui ordonne de se pendre (ce geste rappelle celui de Frollo dans Notre Dame de Paris du même chorégraphe (cf ce billet). Le jeune homme se pend. La mort apparaît alors, il s’agissait de la jeune femme…Un ballet qui questionne sur la fragilité de la vie.

Appartement (2000) de Mats Ek était l’occasion de revoir une grande danseuse, Sylvie Guillem, nommée à 19 ans étoile par Noureev. Son départ de l’Opéra de Paris en 1989 avait fait scandale. Nicolas Le Riche m’avait impressionnée dans ce ballet en 2012 (cf ce billet)… tout comme lors de cette soirée. Il reste un des rares danseurs à exceller aussi bien en moderne qu’en classique.

Guillaume Gallienne déclame ensuite un texte avant que Mathieu Ganio et Audric Bézard n’interprètent un tableau de Caligula (2005). Un très beau ballet de Nicolas Le Riche qui décrit la folie de l’empereur ( voir ici). Un de mes ballets préférés… Enfin le Boléro (1960) de Béjart dont le décor est monté à la vue du public. Un ballet sensuel, hypnotique, où des danseurs semblent honorer un dieu, celui de la danse. Un ballet loin de la vision traditionnelle, LE ballet qui m’a fait aimer la danse, par le biais de Kader Belarbi…

Nicolas Le Riche, un danseur exceptionnel…

Une soirée qui restera pour beaucoup inoubliable… à revoir ici.

 

Première de la Sylphide à Garnier: aux sources du ballet en blanc

La Sylphide (1832) est souvent considérée comme un ballet fondateur de la danse française. Le livret d’Adolphe Nourrit intègre des éléments romantiques – dépaysement des brumes d’Ecosse, souffrance du héros et rêve d’un idéal inaccessible – la Sylphide – présence du fantastique ( la sorcière Madge) ce ballet introduit surtout le premier « acte blanc » de l’Histoire et Marie Taglioni danse sur pointes en tutu blanc vaporeux. 

J’étais donc très impatiente samedi dernier de le découvrir, et  ce d’autant que Giselle, autre ballet romantique, est un de mes ballets préférés.

Ai-je été déçue? Non, même si Mathieu Ganio s’est « réveillé » pendant le spectacle, un peu indolent au début.

La Sylphide - Lacotte Photo: Anne-Laure Graf

Dorothée Gilbert dansait une Sylphide très féminine, coquette, insistante… Du Dorothée Gilbert tout craché diront d’aucuns. Face à cet être évanescent mais très présent, Mélanie Hurel interprétait une Effie amoureuse et déçue, qui au final accepte comme époux Gurn son amoureux transi, dansé par un Alexandre Gasse présent et volontaire. Quant à la sorcière Madge, un Stéphane Phavorin dégingandé pour l’occasion, elle scelle le destin de la Sylphide en offrant à James un voile maléfique…

Un très beau spectacle – très exigeant techniquement – dont la deuxième partie nous transporte dans un ailleurs onirique, comme dans Napoli de Bournonville (cf mon billet) ou Giselle.

Un ballet qui joue sur les machineries de l’époque pour faire voler les Sylphides.

La Sylphide - Photo: Anne-Laure Graf

Un ballet qui joue également sur de nombreuses références religieuses et culturelles: le départ ailé du corps de la Sylphide porté par ses amies rappelle l’Assomption de la Vierge et le désespoir de James le célèbre tableau de Girodet, Atala au tombeau (1808).

Girodet-Anne-Louis-Atala-au-tombeau

Un ballet qui introduit le star system des danseuses, en la présence de Marie Taglioni dont le père Philippe Taglioni avait créé le rôle sur mesure…

Un classique en somme… au bon sens du terme…

Phèdre versus Psyché? – second acte

S’il y a bien un « vainqueur » de la soirée d’hier c’est le couple Dorothée Gilbert / Mathieu Ganio dans Pysché d’A. Ratmansky.

Fortement applaudi et célébré, ce couple avait, il est vrai, la « tête de l’emploi ». Une Psyché frêle et fragile femme-enfant par excellence; un Eros beau comme un Dieu, encore attaché à sa mère avant de s’y opposer.

Certes Dorothée Gilbert est une danseuse très expressive, qui « surjoue » diraient d’aucuns. Je la vois mal jouer des sorcières ou des marâtres. Mais qui sait, un jour…

Certes Mathieu Ganio a ce physique de jeune premier qui le rend plastiquement très beau. Je n’ose pas imaginer les rivalités entre étoiles masculines. ; ))

Il n’empêche que le duo était charmant hier soir.  Un véritable ode à l’amour dont on sort en mode « peace and love ».

J’ai quand même trouvé l’ensemble parfois un peu long.

Ce que je n’aimais pas lors de la Première m’a davantage sauté aux yeux comme les costumes grotesques des animaux du Paradis.

Est-ce à dire que j’ai préféré cette fosi-ci Phèdre?

Non, même si l’action était plus prenante. Stéphane Bullion campait un Thésée plus bondissant et techniquement meilleur que Nicolas Le Riche. Une différence d’âge alors que le second prend sa retraite prochainement.

D’Agnès Letestu émanait une Phèdre fragile.

Yann Saïz dansait un Hippolyte très vif et joyeux.

Je n’étais toujours pas habituée aux costumes comme ceux « des Indiens » comme j’avais écrit dans mon précédent article, en réalité les Suivantes.

Les scènes de groupe étaient toujours aussi étranges avec ces points levés, ces marins au bonnet phrygien d’esclaves affranchis les faisant ressembler à des schtroumpfs.

Le ballet était cette fois beaucoup plus équilibré dans le jeu des personnages. Une sacrée différence…

L’anatomie de la sensation: une création sans réelle « patte personnelle »

N’ayant pas réussi à avoir des places pour la soirée d’ouverture des Etés de la danse je me suis tournée vers de la danse contemporaine, L’anatomie de la sensation de Wayne Mac Gregor, création pour l’Opéra de Paris inspirée des oeuvres de Francis Bacon.  Cinq étoiles étaient présentes hier, accompagnant le corps de ballet: Mathias Heymann et Jérémie Bélingard dont le duo apparaît comme un des fils rouges de la pièce, Marie-Agnès Gillot à la danse si gracile, Aurélie Dupont, aux apparitions trop furtives à mon goût et ce alors qu’elle revenait après une absence d’un an, et Dorothée Gilbert, peu vue également.

Je ne suis pas adepte de ces chaires roses torturées mais j’avais envie de voir comment la peinture était transcrite en danse.

Premier étonnement: cette création est somme toute assez classique. Je m’attendais à des courses comme dans Rain de Keersmaeker, des pieds flexes comme dans Mats Ek. Ces-derniers sont bien présents mais retranscrivent davantage l’aspect torturé de l’oeuvre qu’une marque de fabrique.

Deuxième étonnement: une forte inspiration balanchinienne. Pour les néophytes, Balanchine passe en ce moment aux Etés de la Danse. Ses chorégraphies sont assez graphiques, les danseurs évoluant -en schématisant – en justaucorps sur fond de couleur uni.

Dernière surprise: la pièce, qui suit les 9 mouvements de la pièce Blood on the floor de Mark-Anthony Turnage, ne progresse pas. Une histoire ne nous est pas racontée, comme dans Caligula de Nicolas Le Riche. 9 tableaux se suivent, alternant 3 duos, un solo, un quatuor et 4 danses de groupe, avec un emprunt parfois au music hall. Je m’attendais à une variation sur les 5 sens, sur les différents types de perception. C’est bien ce qui était revendiqué, je ne l’ai pas trop retrouvé.

La musique ne servait pas particulièrement la pièce, les cuivres étant trop forts, grande faiblesse de l’Opéra Bastille criante hier soir.

Une fois toutes ces remarques faites, ai-je aimé cette pièce?

Abstraction faite de ces remarques, je ferai une distinction entre adhérer à une pièce et apprécier certains passages. En ce qui me concerne, j’ai beaucoup apprécié l’aspect graphique me rappelant Balanchine. Point

Le premier mouvement, interprété par Mathias Heymann et Jérémie Bélingard, marqué par une homosexualité latente, était très baconien, torturé quoi.

Le deuxième, dansé par Marie-Agnès Gillot, où une personne évolue dans un cercle de lumière sur fond jaune, était particulièrement beau, tant dans les gestes que dans les jeux de lumière.

Le quatrième, Sweet and Decay, interprété par Marie-Agnès Gillot, Audric Bezard, Alice Renavand et Joshua Hoffalt, mettait en lumière les relations parfois violentes entre êtres humains.

Le huitième mouvement, duo d’Alice Renavand et Josua Hoffalt, était différent: moins contorsionné et plus joyeux.

En conclusion: Une soirée très graphique et parfois agréable mais je ne sais pas quelle est la patte du sieur Mac Gregor.

Coppélia: Bart versus Lacotte

En 10 jours, j’ai vu deux fois le ballet Coppélia à l’Opéra Garnier, dans deux chorégraphies différentes. Si ce n’est pas du vice ça…

Ce ballet ressemble par certains aspects à mon ballet préféré Giselle. Coppélia est en effet également composé sur la structure musicale du leitmotiv et emprunte plusieurs passages au folklore d’Europe centrale, notamment des mazurkas et des thèmes slaves (ce que j’appelle le style « Grande Russie »).

Le 28 mars, il s’agissait de la chorégraphie de Patrice Bart, entrée au répertoire le 23 mai 1996. Un ballet d’adieux en 2011, puisque le chorégraphe quittait quelques jours après l’Opéra de Paris après plus de 50 ans de « bons et loyaux services ». Dorothée Gilbert jouait Swanilda, Mathias Heyman, Frantz et José Martinez, Coppélius. Quant au personnage de Spalanzani, rajouté par Bart, il était interprété par Fabrice Bourgeois. Le chorégraphe est venu saluer à la fin. Un grand moment d’émotion pour les « balletomanes ».

Le jeudi 7 avril, à l’occasion de la Première du  spectacle de l’Ecole de Danse, la chorégraphie était de Pierre Lacotte (1973), les rôles principaux étant interprétés par des élèves. Les costumes s’inspiraient des maquettes de 1870.

Pierre Lacotte s’inscrit clairement dans la vision classique de Coppélia: le décor – un village d’Europe centrale – retranscrit l’atmosphère du XIX°s, tout comme les costumes (cf ci-dessus). Chorégraphiquement, les danses de caractère – mazurkas et pieds de bottes – sont un élément important. L’intrigue, enfin, reste proche du conte L’homme au sable d’Hoffman dont s’inspire le ballet: un jeune homme tombe amoureux de la fille de Coppélius, qui se révèle être une poupée. Les danseurs sont très expressifs. Le moment où Coppélius semble avoir donné vie à la poupée – en réalité Swanilda déguisée en poupée – est vraiment très drôle: entre paires de claques « involontaires » de celle-ci et tentatives pour réveiller Frantz, le spectateur se délecte.

Bart rajoute à cette histoire rocambolesque, mais sans réel relief, une forte dimension psychologique. Frantz – un peu trop lisse au demeurant – n’est plus le seul « coupable ». Coppélius – très séduisant et mystérieux José Martinez- est en effet beaucoup plus jeune et séduit Swanilda qui lui rappelle un amour perdu – ou imaginaire? Sa danse saccadée retranscrit son état d’esprit un peu perturbé. Il est célibataire et son valet Spalanzani remet à Frantz un livre où une très belle femme est représentée. Coppélius représente ici l’homme d’âge mur qui peut initier la jeune femme. Celle-ci rentre d’ailleurs d’abord dans son jeu avant de s’apercevoir du danger.  Elle en ressort perturbée. L’ombre de Coppélius continuera de planer sur l’amour des fiancés… Cette dernière partie est d’ailleurs un peu ratée au niveau de la mise en scène: un romantisme « noir » figuré par des fumées d’où sort le couple. Un procédé un peu trop facile pour signifier le retour d’un « autre monde »…

Pour conclure, on s’amuse davantage dans la première version. On réfléchit plus dans la seconde.