Cherkaoui, Goecke, Lidberg: une soirée de danse poétique au Palais Garnier…

Vendredi 15 février 2019 – Palais Garnier – 7° représentation

Autant mon abonnement danse au Théâtre des Champs Elysées me laisse perplexe pour la seconde année ( la preuve je n’en parle pas ici) autant mes virées au Palais Garnier me procurent plaisir et belles découvertes…

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Dans cette soirée réunissant 3 chorégraphes contemporains peu connus du grand public, le plus beau ballet reste pour moi le premier, Faun de Cherkaoui sur la musique de Debussy. Un après-midi d’un faune – poème originellement de Mallarmé – joliment revisité où un faune – Simon Le Borgne – et une « faunette » comme dirait mon fils ou une muse ou faunesse – Clémence Grosse – se rencontrent dans un pas de deux délié, éprouvent des sentiments, hésitent, s’aiment… le tout dans un environnement sylvestre et nocturne propice à la poésie et à la rêverie. Un ballet aérien aux subtiles jeux de jambes dont je suis sortie rêveuse, aussi conquise que pour Afternoon of a faun de Robbins dont j’ai parlé ici à plusieurs reprises.

Le second ballet Dogs sleep de Marco Goecke sur des musiques de Toru Takemitsu, Maurice Ravel, Claude Debussy et Sarah Vaughan, convainc moins, tout comme son ballet Le Spectre de la Rose vu une semaine auparavant au TCE. Dans une atmosphère nocturne et brumeuse, inquiétante même et rappelant le Chien des Baskerville, sept danseurs évoluent, torse nu, dans une chorégraphie animale et humaine à la fois. S’il devient courant désormais de grimacer et ouvrir la bouche, ce type de chorégraphie ne me touche pas.

Enfin Les Noces de Pontus Lidberg sur la musique de Stravinsky est une réinterprétation poétique d’un ballet et d’une musique connus. Les grandes roses descendant du ciel, les échappées vers le fond de la scène ou l’ouverture du sol donnent une profondeur scénique à un ballet évoquant les rapports hommes femmes dans toute leur complexité.

Une soirée poétique à revoir pour Faun si l’occasion se présente…

 

Anne-Laure FAUBERT

Nefés de Pina Bausch au théâtre des Champs Elysées : un ballet envoûtant…

Autant dire que lorsque j’avais inclus ce spectacle de Pina dans mon abonnement, je l’avais fait davantage pour trouver un dernier spectacle que par conviction ou passion. Et ce d’autant que le programme danse 2017/18 du Théâtre des Champs Elysées n’était pas à proprement parler ma tasse de thé : entre Mats Ek (très intéressant et intellectuel au final), Millepied (dont je suis partie à la 2° entracte) et Pina j’avais vraiment l’impression que le TCE était en train de devenir le Théâtre de la Ville ou Chaillot. 

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J’avoue être sortie ravie de Nefés, ballet qui vous envoute par son côté tribal, sa moiteur stambouliote et ses questionnements sur l’égalité hommes femmes… Un Nefés,mot qui signifie « souffle » en turc, est à l’origine un hymne spirituel chanté avec ou sans accompagnement. On retrouve bien sûr certaines caractéristiques de Pina Bausch comme la répétition des gestes, parfois jusqu’à l’agacement pour le spectateur, la dénonciation du patriarcat, les situations absurdes proches de Beckett ou Brecht, comme cet homme qui apostrophe les spectateurs en parlant du hammam au début, et les scènes de bains – comme dans Two cigarettes in the dark – signature de la chorégraphe.

Pina Bausch réussit le pari de nous faire vivre Istanbul, ses bains, le Bosphore… L’élément aqueux est en effet très présent dans Nefés, des hammams de la première scène avec le rituel de la bulle de mousse de savon et les femmes aux longs cheveux battant les airs pour mieux les sécher, à la présence d’une flaque de plus en plus grande sur le plateau. Les danseurs y passent, sautent, s’assoient au bord… Tout comme les Stambouliotes…

Les autres éléments qui se dégagent de Nefés sont la danse, quasi tribale, et le chatoiement des étoffes, dans la droite ligne de Jiri Kylian. L’aspect oriental, loin de tomber dans la caricature, est l’occasion de s’interroger sur les rapports hommes femmes comme cet homme qui souhaite qu’une femme danse pour lui, mais aussi de nous envoûter progressivement dans la pénombre de la scène…

Pas de deux et scènes de groupe se superposent et se croisent dans la recherche de l’amour, seule valeur qui supplante toutes les autres.

Un ballet à voir et revoir pour en découvrir progressivement les différents sens…

A découvrir ce soir et demain 12 juillet au TCE…

Anne-Laure FAUBERT

Le Corsaire de Kader Belarbi au TCE: une sucrerie orientale à voir sans modération!

Autant le dire d’emblée, ce ballet était LE ballet de mon abonnement danse du TCE (théâtre des Champs Elysées). Ceux qui me suivent connaissent mon enthousiasme pour Kader Belarbi, pour ne pas dire mon côté fan. Je m’étais rendue à Toulouse en février 2015 pour voir La Reine morte de ce chorégraphe (voir l’article ici ) et cette version du Corsaire (2013) était notée dans mon agenda depuis un an.

Ancien danseur étoile de l’Opéra de Paris, Kader Belarbi est depuis 2012 le directeur du Ballet du Capitole à Toulouse.

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Copyright: F. Levieux

Une magnifique réussite néoclassique aux accents orientaux, de sublimes costumes d’Olivier Bériot et une musique aux leitmotivs soutenant l’action d’Adam, Arenski, Coleman et Lalo.

La version originale de Joseph Mazilier m’avait moyennement convaincue l’an dernier au Palais Garnier (et la présence de ma twin connection n’y comprenant pas grand chose m’avait confortée dans mon idée). Belarbi reprend avec intelligence le poème de Byron en allégeant l’argument, donnant une profondeur psychologique à certains personnages comme La Favorite, hiératique et ambivalente, très bien interprétée par Juliette Thélin. Le Sultan (Minoru Kaneko) n’est plus un homme ridicule et falot mais un homme violent, autoritaire, dont le rôle rappelle les siècles de mariage forcé et de viol conjugal.

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Copyright: F. Levieux

La belle esclave est magnifiquement interprétée par Natalia de Froberville tout comme Le Corsaire par Ramiro Gomez Samon. Le fameux pas de deux tant attendu remplit ses promesses et on goûte avec un plaisir gourmand le spectacle qui nous est donné à voir.

Il m’a été pourtant difficile de déterminer un style Ballet du Capitole. Pas de déliés des mains comme ceux de la Scala, ni de danse plutôt terrienne ou aérienne. Une danse juste, de très bonne facture, malgré un ajustement parfois approximatif du corps de ballet féminin.

Les références à l’histoire de la danse sont nombreuses: la fin du second acte avec ce trio formé par le Sultan, la Favorite et la Belle esclave rappelle la fin du Corsaire dans la version habituellement présentée, le début du deuxième acte rappelle les « actes en blanc » de la danse classique, même si les Willis sont ici des esclaves vêtues de vert et non de blanc, la scène du tissu rappelle explicitement L’Après-midi d’un faune de Nijinski et la scène des corsaires – qu’on aurait pu raccourcir – s’inscrit dans les scènes de genre traditionnelles. Côté mise en scène, on y retrouve des piliers dans la droite ligne du Roméo et Juliette de Noureev, un rocher blanc rappelant celui du Roméo et Juliette de Sasha Waltz.

Un magnifique ballet au parfum oriental entêtant!

 

Pelléas et Mélisande au Théâtre des Champs Elysées : un opéra sans rédemption

L’opéra de Claude Debussy, Pelléas et Mélisande (1902) s’apparente à une quête, sans issue si l’on en croit la nouvelle production du Théâtre des Champs-Elysées, à ­Paris.

C’est une vision pessimiste et sans espoir du drame de Maurice Maeterlinck que nous propose la mise en scène d’Eric Ruf. Dans un décor obscur et noir où ne perce pas le soleil et qui n’est pas sans rappeler le Tristan et Isolde de Wagner présenté l’an dernier au même endroit, les personnages évoluent au bord d’un lac dont pourrait surgir à n’importe quel moment un monstre venu des profondeurs.

Pelléas est interprété par un Jean-Sébastien Bou profondément amoureux, Mélisande par Patricia Petibon dont le chant rappelle davantage une jeune femme que la jeune fille du livret découverte par Golaud (Kyle Ketelsen).

Cet amour contrarié par la présence d’un tiers en l’occurrence le mari Golaud– tout comme Marc dans Tristan et Isolde – prend place progressivement jusqu’au double meurtre final, direct et induit. Mélisande semble étrangère à sa vie jusqu’à sa rencontre avec Pelléas, qu’elle aime « dès le premier regard ». Elle ne mesure pas cependant les conséquences de ses gestes – et notamment la perte de son anneau – ni la violence de son mari qui se sert de son fils issu du premier lit pour obtenir des informations sur cette passion naissante.

Un opéra qui tourne autour de l’absence: du soleil, de la lune, de l’anneau, de l’amour.. et de la disparition de l’amour fraternel puisque Golaud tue son demi-frère Pelléas. 

La présence inquiétante et régulière de trois femmes autour de Mélisande n’est pas sans rappeler les trois Parques de l’Antiquité et lorqu’elles se rapprochent et restent auprès de Mélisande à la fin de l’opéra, on comprend alors, glacé, que son heure est venue.

Tristan et Isolde de Wagner au théâtre des Champs Elysées : un opéra sombre dans une mise en scène rustique

« Vous qui entrez ici abandonnez toute espérance ». Tel semble être le message délivré, semblable aux vers de La divine comédie, de la très juste et sombre nouvelle production présentée au Théâtre des Champs Elysées de l’opéra de Wagner Tristan et Isolde (1865).

Opéra préféré du directeur du théâtre, Michel Franck, il interroge selon moi profondément sur les questions d’amour et de mort, de choix de vie, et de résilience face au meurtre et à la mort d’un être cher. En effet, Tristan a tué le fiancé d’Isolde et il ne doit ensuite sa survie qu’aux remèdes de celle-ci, qui renonce à le tuer quand elle découvre sa véritable identité et finit de le soigner. Tristan évoque de façon récurrente la nuit d’où il vient et d’où il a été tiré lors de sa naissance, alors que sa mère mourait en couches. Un endroit où il souhaite revenir.

Dans une mise en scène en noir et blanc sans fond de Pierre Audi, les personnages évoluent de façon hiératique –une influence de Bob Wilson peut-être, de façon parfois trop théâtrale à mon goût.

Les costumes de Christof Hetzer sont sommaires, pour ne pas dire rustiques, et rappellent une Irlande immuable (malgré la présence de sacs poubelle lors du dernier tableau) proche de la légende.

Torsten Kerl livre un Tristan humain et éperdument amoureux d’Isolde, notamment après avoir bu le philtre d’amour. La profondeur de sa voix et sa présence scénique marquent cette production. Rachel Nicholls livre une Isolde campée dans ses positions, qu’il s’agisse au début de tuer Tristan pour venger la mort de son fiancé, puis ensuite de passer outre les avertissements de sa suivante Brangaine (Michelle Breedt). Son célèbre air amoureux est magnifique de passion et de désespoir mêlé. La dernière fois que je l’avais écouté c’était avec Waltraud Meier à la Salle Pleyel (direction D. Barenboin). Steven Humes interprète un Roi Marc sensible, bon, jusque dans le dernier acte où il souhaite unir Isolde à Tristan, après avoir appris l’existence du philtre d’amour.

En conclusion les wagnériens seront ravis de (re)voir un opéra majeur de leur maître à penser. Les mélomanes iront avec plaisir vu la qualité du plateau, même si la baroqueuse que je suis préfère les pièces où le compositeur ne prône pas cet art total où tous nos sens sont engagés, quitte à ressortir profondément émue et « remuée ».

Jusqu’au 24 mai 2016

France Musique diffuse cet opéra le samedi 25 juin à 19h.