Transmission / transgression : maîtres et élèves dans l’atelier : Rodin, Bourdelle, Giacometti, Richier…

Dans une scénographie sombre et minimaliste nous découvrons les œuvres des artistes des ateliers de Montparnasse. L’exposition du musée Bourdelle Transmission / transgression : maîtres et élèves dans l’atelier : Rodin, Bourdelle, Giacometti, Richier… met en lumière les rapports complexes qui se sont noués entre maître et élève, artiste et praticien, à travers la figure du sculpteur Antoine Bourdelle. La trajectoire de ces élèves, leur fidélité à ou leur rejet de l’enseignement du maître sont mises en scène à travers 165 œuvres : photographies, sculptures et dessins. Fils de menuisier-charpentier, Antoine Bourdelle (1861-1929) avouait n’avoir « rien fait en classe que du dessin ». Élève lui-même de Rodin, il aime transmettre et se voit davantage comme un « artiste qui travaille avec » ses élèves qu’un « maître d’école » ou un « professeur ». Sa personnalité bienveillante fait venir à lui pendant 40 ans près de cinq cents élèves de tous les horizons.

BourdelleCette interaction féconde se découvre à travers les œuvres du maître et celles de ses élèves, artistes connus et moins connus, hommes et femmes, puisque 50% des élèves étaient des femmes, venues de milieux plutôt aisés et cosmopolites. Elles trouvaient dans cet enseignement une manière d’échapper à une lignée toute tracée et leurs parents voyaient cet apprentissage comme une école avant de trouver un époux…

Photos des 3 modèles_1enviedailleurs.com

Parmi les œuvres, trois bustes de femmes attirent l’attention, comme trois façons de sculpter pour Bourdelle: Celui de la « Roumaine » s’inscrit dans les canons du Quattrocento florentin, alors que celui de Madeleine Charnaux, qui devient ensuite une aviatrice célèbre, montre davantage une silhouette effilée. Enfin celui de La Chilienne, Henriette Petit, nous offre un portrait frontal à la beauté irradiante.

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Cette exposition a été pour moi l’occasion de découvrir une artiste d’origine roumaine que je ne connaissais pas, Irène Codreano (1896-1985) et de redécouvrir Germaine Richier (1902-1959). Irène Codreano concilie dans son art les apports de ses deux maîtres: de Bourdelle elle retient l’étude des plans, l’attachement à la figuration, et de Brancusi la simplification des volumes et le goût des surfaces lisses.

Irène Codreano
Buste d’Irène Codreano Photo: Anne-Laure Faubert

Un véritable coup de cœur artistique pour la finesse des œuvres présentées. Quant à Germaine Richier, son célèbre Christ d’Assy, controversé à sa création, émeut par la justesse de cet être décharné et profondément humain…

Christ d'Assy
Le Christ d’Assy de Germaine Richier Photo: Anne-Laure Faubert

Anne-Laure FAUBERT

Transmission / transgression: maîtres et élèves dans l’atelier : Rodin, Bourdelle, Giacometti, Richier… Musée Bourdelle – Jusqu’au 3 février 2019

 

Ossip Zadkine: l’instinct de la matière… et de la beauté…

C’est une exposition qu’on parcourt avec un plaisir certain, entre les sculptures aux formes abruptes, typiques des années 1930, fortement influencées par les arts extra occidentaux, et les oiseaux hiératiques.

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On regrette juste le visuel choisi pour la campagne de communication qui, s’il retranscrit bien le terme d’instinct, pourrait en dérouter certains.

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Ossip Zadkine: l’instinct de la matière Photo: Anne-Laure Faubert

 

Né en 1890 en Russie et décédé en 1967 à Paris, Ossip Zadkine, quoique moins connu du grand public, est considéré comme un des plus grands sculpteurs du XX°s.  Jeux sur les vides et les pleins, les creux et les bosses, vivacité des formes… Nous sommes bien en face d’un très grand sculpteur, loin de représentations classiques et surannées.  Une certaine mélancolie se dégage de ses œuvres, reflet peut-être de ses racines slaves.  A ce sujet, la présence récurrente de l’oiseau et de la femme oiseau, le doux oiseau du désir, n’est pas sans rappeler le conte russe de l’oiseau de feu. Présenté dans l’atelier, nous tournant le dos, L’oiseau d’or semble vouloir s’échapper; la matérialité et la pulsion de l’être qui veut s’envoler sont rendues avec force.

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L’oiseau d’or, 1924, Ossip Zadkine Photo: Anne-Laure Faubert

 

Une influence de la Russie que l’on retrouve dans cette magnifique Odalisque ou Bayadère du musée d’Arles, jamais sortie jusqu’à présent, avec les chaussons de feutre et la broderie.

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Ossip Zadkine, Odalisque ou Bayadère, 1932 Photo: Anne-Laure Faubert

Cette exposition est aussi l’occasion de nous montrer la violence de l’angoisse retranscrite en sculpture, et le bloc de pierre dans le jardin, dont semblent s’échapper des éclats, sa façon de travailler. Quoique mort, Zadkine est toujours parmi nous, par son oeuvre et les sentiments qui s’en dégagent.

Anne-Laure FAUBERT

Giacometti, entre tradition et avant-garde au Musée Maillol

Pour ceux pour qui, comme moi, Giacometti évoque des sculptures, comme le célèbre Homme qui marche, mais ne connaissent pas le parcours de l’artiste, l’exposition qui vient d’ouvrir ses portes au musée Maillol a le grand mérite de le replacer dans son contexte historique et culturel.

Jeune Fille - 1921 - Csaky Joseph -1enviedailleurs.com
Jeune Fille – 1921 – Csaky Joseph (1888-1971). Rennes, musée des Beaux-Arts. – Copyright: MBA, Rennes / Louise Deschamps

À travers un parcours chronologique et thématique et dans une scénographie dépouillée et des tons gris, l’exposition Giacometti, entre tradition et avant-garde montre les différentes influences du sculpteur : l’art extra européen, l’art cycladique – flagrant dans La femme qui marche (1932) – tout en faisant dialoguer ses œuvres avec celles de Bourdelle, Rodin, Zadkine, Brancusi…montrant ainsi les relations entretenues avec ces artistes à chacune des étapes de l’évolution du style de Giacometti. On y découvre d’abord les œuvres de jeunesse de Giacometti, marquées par la modernité classique puis sa rencontre avec les avant-gardes parisiennes après 1925.

Offrande - Bourdelle - 1enviedailleurs.com
Antoine Bourdelle (1861-1929). L’offrande Bronze. 1905. Paris, musée Bourdelle.

Alberto Giacometti (1901-1966) est le fils d’un peintre néo-impressionniste renommé, Giovanni Giacometti et grandit dans l’atelier paternel en Suisse italienne. Il réalise à 13 ans son premier buste d’après-nature, prenant son frère Diego pour modèle. En 1922 Alberto Giacometti part à Paris pour suivre les cours du sculpteur Antoine Bourdelle (1861-1929). Il est marqué par cette éducation qui associe un enseignement classique d’après nature à une approche formelle du volume par facettes géométriques.

La femme qui marche - Giacometti -1enviedailleurs.com
La femme qui marche – Giacometti – 1932 – Copyright: Succession Alberto Giacometti

L’exposition permet de découvrir l’une des obsessions artistiques de Giacometti à partir de 1935 : la figure féminine. En sculptant sans relâche des têtes de femmes, il cherche à en capter l’essence intrinsèque. « Mais l’aventure, la grande aventure, c’est de voir surgir quelque chose d’inconnu chaque jour, dans le même visage. Ça vaut tous les voyages autour du monde » déclare-t-il.  La salle consacrée aux têtes est à cet égard saisissante : des têtes de femmes s’alignent devant le visiteur mêlant des œuvres de Bourdelle, Maillol et Giacometti. Le nom des modèles importe peu : on y reconnait son style, où les traces des doigts sont visibles, et sa volonté farouche de saisir l’essence du modèle, plus que d’en donner une image réaliste. On est donc loin du portrait au sens classique du terme. « La sculpture n’est pas un objet, elle est une interrogation, une question une réponse. Elle ne peut être ni finie, ni parfaite » écrit-il en 1957.

Giacometti - Homme qui marche II - 1960 - 1enviedailleurs.com
Giacometti – Homme qui marche II – 1960 Copyright: Succession Alberto Giacometti

Le thème de l’homme qui marche est présent dans l’œuvre de Giacometti dès la fin des années 1940 et s’enrichit de différentes combinaisons : à côté des figures individuelles, Giacometti conçoit aussi des groupes de personnages. Il est intéressant de noter que le mouvement de la marche est cependant rapidement réservé à ses figures masculines, alors que ses sculptures féminines sont strictement hiératiques et immobiles.

L’homme qui marche comme symbole de l’humanité en marche. Reste à savoir si celle-ci sait où elle va…

Anne-Laure FAUBERT