Sylvia de Manuel Legris à la Scala de Milan : le retour des grands ballets classiques narratifs

A défaut de (re)voir Raymonda de Noureev et Le Parc de Preljocaj à l’Opéra de Paris (merci les grèves), ce début d’année 2020 a été l’occasion de découvrir, à la Scala de Milan un très beau ballet néoclassique, Sylvia, ballet romantique et onirique qui n’est pas sans rappeler La Source remontée par Jean-Guillaume Bart.

Si je n’ai pas parlé ici de Marie-Antoinette de Malandain vu en décembre au Théâtre des Sablons de Neuilly, faute de temps, je ne boude pas mon plaisir de vous parler de Sylvia, ballet trop injustement méconnu et qui nous changerait à Paris du Lac des cygnes, Casse-noisette ou Giselle (même si j’apprécie énormément la danse des Willis).

Sylvia est un ballet de la fin du XIX°s, sur une musique de Leo Delibes et une chorégraphie initiale de Louis Mérante, dont Manuel Legris, ancien danseur étoile de l’opéra de Paris et directeur du ballet de Vienne depuis 2010, en livre une interprétation toute en finesse, dans un monde peuplé de faunes et de nymphes.

L’argument est classique : une histoire d’amour contrariée, à laquelle se superpose une dimension psychologique. Diane, déesse de la chasse, voit Sylvia comme un double d’elle-même, unie à elle par l’amour de la chasse et leurs vœux de chasteté. En réalité, Diane a fait endormir à tout jamais Endymion, son amour obsessionnel, afin de le contempler jeune et beau sans renoncer à ses vœux. Sylvia, quant à elle, est aimée du chasseur Aminta et d’Orion, un être étrange qui l’enlève et l’emmène dans son monde souterrain. La référence à Hadès enlevant Perséphone se retrouve dans la scénographie de l’acte II où Sylvia, apeurée, découvre un monde souterrain inquiétant qui n’est pas sans rappeler les Bacchanales. Les scènes de genre et les pantomimes succèdent aux scènes de chasse et aux pas de deux amoureux, dans la lignée des grands ballets narratifs et d’action.

Au niveau de l’interprétation, en cette soirée du 3 janvier 2020, aucune trace des danseurs étoiles Roberto Bolle que j’avais vu en 2009 à l’opéra de Naples, ni de Svetlana Zakharova, dont le moelleux des bras m’avait subjuguée dans l’interprétation de Giselle donnée par la Scala à Paris en 2015, mais des premiers danseurs de qualité, notamment pour le rôle de Sylvia, interprétée par Nicoletta Manni. J’ai toutefois été surprise par le côté éthéré du corps de ballet et des premiers danseurs : une façon élégante de danser mais sans être réellement présent, un sens du spectacle certain, sans tomber dans la caricature de certaines compagnies russes, mais en restant « en surface ».

Quant à la Scala, théâtre le plus connu du monde, je m’étais promis d’y revenir après un premier spectacle en 2014 pour les enfants : La Cenerentola per i bambini. La magie opère toujours, des uniformes à la lourde chaîne dorée des ouvreuses et ouvreurs à la magnificence du lieu, dont la sobriété de la façade ne laisse rien entrevoir.

Anne-Laure FAUBERT

Virsky, ensemble national d’Ukraine: une soirée dominée par la danse masculine

Si le Palais des Congrès n’a pas souvent bonne presse parmi les balletomanes pour ses spectacles très grand public – on est en effet loin des ballets pointus que peuvent présenter Chaillot, le théâtre de la Ville ou parfois l’Opéra de Paris – il a le grand mérite selon moi de démocratiser la danse grâce à des spectacles de qualité. C’est ici que j’y ai vu en 2015 une sublime Giselle avec le port extraordinaire des bras et la gracilité des doigts de Svetlana Zakharova. 

Virsky, ensemble national d’Ukraine ne déroge pas à la règle avec ses danses folkloriques de haut vol.

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Crédits Photo: Virsky

Fondée en 1937 par Pavlo Virsky et Mykola Bolotov, la compagnie  Virsky est ensuite dotée d’une école qui permet de former des jeunes danseurs professionnels et plus de 300 enfants y étudient actuellement. Le fondateur Pavlo Virsky (1905-1975) est un danseur classique fasciné par les danses folkloriques et leurs « couleurs, » « incroyables émotions » et « pureté de leur expression ».

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Crédits Photo: Virsky

Le spectacle présenté à Paris offre un aperçu coloré et dynamique des traditions ukrainiennes. Une arme de diplomatie culturelle à l’heure où l’Ukraine connaît une guerre en Crimée dont peu de journaux parlent.

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Crédits Photo: Virsky

Alternent danses de groupe, comme le hopak, symbole de la danse ukrainienne, scènes de genre comme ces jeunes filles qui cherchent un homme qui leur posera une couronne de mariée sur la tête, pantomime truculent et danses masculines viriles, auxquelles succèdent des danses féminines plus graciles. 

Se dessinent en filigrane le portrait d’une société inspirée par un Orient que je croyais plus russe qu’ukrainien avec la troisième danse chatoyante aux accents tziganes, l’importance de la figure masculine du Marin (et d’Odessa) et du Cosaque avec les danses – attendues? – des sabres et des lances, et une féminité gracile, un peu en retrait. Car c’est en effet la danse masculine qui est magnifiée ce soir, dans la droite ligne de ce que fit Noureev en son temps à l’Opéra de Paris: redonner au danseur ses lettres de noblesse avec ses cabrioles et ses sauts acrobatiques à en avoir le tournis.

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Crédits Photo: Virsky

A découvrir de toute urgence jusqu’au 9 décembre au Palais des Congrès

 

Anne-Laure FAUBERT

 

Le Corsaire de Kader Belarbi au TCE: une sucrerie orientale à voir sans modération!

Autant le dire d’emblée, ce ballet était LE ballet de mon abonnement danse du TCE (théâtre des Champs Elysées). Ceux qui me suivent connaissent mon enthousiasme pour Kader Belarbi, pour ne pas dire mon côté fan. Je m’étais rendue à Toulouse en février 2015 pour voir La Reine morte de ce chorégraphe (voir l’article ici ) et cette version du Corsaire (2013) était notée dans mon agenda depuis un an.

Ancien danseur étoile de l’Opéra de Paris, Kader Belarbi est depuis 2012 le directeur du Ballet du Capitole à Toulouse.

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Copyright: F. Levieux

Une magnifique réussite néoclassique aux accents orientaux, de sublimes costumes d’Olivier Bériot et une musique aux leitmotivs soutenant l’action d’Adam, Arenski, Coleman et Lalo.

La version originale de Joseph Mazilier m’avait moyennement convaincue l’an dernier au Palais Garnier (et la présence de ma twin connection n’y comprenant pas grand chose m’avait confortée dans mon idée). Belarbi reprend avec intelligence le poème de Byron en allégeant l’argument, donnant une profondeur psychologique à certains personnages comme La Favorite, hiératique et ambivalente, très bien interprétée par Juliette Thélin. Le Sultan (Minoru Kaneko) n’est plus un homme ridicule et falot mais un homme violent, autoritaire, dont le rôle rappelle les siècles de mariage forcé et de viol conjugal.

Le corsaire Belarbi
Copyright: F. Levieux

La belle esclave est magnifiquement interprétée par Natalia de Froberville tout comme Le Corsaire par Ramiro Gomez Samon. Le fameux pas de deux tant attendu remplit ses promesses et on goûte avec un plaisir gourmand le spectacle qui nous est donné à voir.

Il m’a été pourtant difficile de déterminer un style Ballet du Capitole. Pas de déliés des mains comme ceux de la Scala, ni de danse plutôt terrienne ou aérienne. Une danse juste, de très bonne facture, malgré un ajustement parfois approximatif du corps de ballet féminin.

Les références à l’histoire de la danse sont nombreuses: la fin du second acte avec ce trio formé par le Sultan, la Favorite et la Belle esclave rappelle la fin du Corsaire dans la version habituellement présentée, le début du deuxième acte rappelle les « actes en blanc » de la danse classique, même si les Willis sont ici des esclaves vêtues de vert et non de blanc, la scène du tissu rappelle explicitement L’Après-midi d’un faune de Nijinski et la scène des corsaires – qu’on aurait pu raccourcir – s’inscrit dans les scènes de genre traditionnelles. Côté mise en scène, on y retrouve des piliers dans la droite ligne du Roméo et Juliette de Noureev, un rocher blanc rappelant celui du Roméo et Juliette de Sasha Waltz.

Un magnifique ballet au parfum oriental entêtant!

 

L’histoire de Manon sous le signe des adieux d’Aurélie Dupont

Lundi 18 mai 2015 – Palais Garnier – Adieux de l’étoile Aurélie Dupont sur une musique de Jules Massenet – chorégraphie de Kenneth MacMillan (1974)

Il régnait une atmosphère particulière ce lundi au Palais Garnier. Une salle comble, des personnalités politiques dans la salle… ainsi que toute la blogosphère danse.

Que retenir de cette soirée ?

Adieux d'Aurélie Dupont
Salut L’histoire de Manon

Inspirée de Manon Lescaut de l’abbé des Grieux et de l’opéra Manon de Jules Massenet, l’histoire de Manon (1974) est un beau ballet néoclassique qui insiste moins que le roman sur le caractère « perfide » de Manon. Elle apparaît davantage comme une victime de son frère que comme une séductrice croqueuse d’hommes.

J’avais déjà vu Aurélie Dupont dans le rôle de Manon en 2011 (voir ce billet) et Roberto Bolle à Naples en 2009 dans Giselle.

L’histoire de Manon est un beau ballet, poignant, révoltant par moments. MacMillan emploie un procédé cher à Noureev : une scène du début annonce la fin : la charrette des prostituées du tableau I annonce la fin tragique de Manon déportée en Louisiane. Il dénonce aussi les mœurs de l’époque où les hommes d’âge mûr s’offrent des jeunes filles à coup de bijoux et fourrure et où les hommes viennent faire leur « marché » chez Madame et cette scène, sous les paillettes et les danses, se révèle d’une grande cruauté. Si les costumes et les décors de Nicholas Georgiadis étaient réussis, le jeu des danseurs souffrit de quelques faiblesses.

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Roberto Bolle, le bel italien dans toute sa splendeur, campe toutefois un des Grieux assez monolithique, peu apte à défendre sa Dame, qu’il s’agisse de la soustraire des griffes de son frère Lescaut (Stéphane Bullion) qui la « vend » à M de G.M. ou du geôlier qui l’outrage (Karl Paquette, geôlier trop mécanique). Aurélie Dupont campe une Manon tour à tour fragile, aguicheuse, amoureuse sans qu’on arrive à comprendre si elle cède par appât des bijoux ou par fatalisme. C’est dommage.

A contrario, les pas de deux amoureux avec Roberto Bolle sont sublimes, tendres et passionnés. Les seuls moments de répit dans cet univers sans pitié.

Les adieux furent émouvants, avec la présence sur scène des fils de l’étoile, Jacques et Georges et de son mari l’étoile Jérémie Bélingard.

Deux étoiles à la vie et à la ville
Aurélie Dupont et Jérémie Bélingard

Une standing ovation de toute la salle, de l’orchestre aux stalles et la présence de Brigitte Lefèvre, Benjamin Millepied et des premières d’ateliers… Une belle soirée, émouvante et véritable manifeste pour une vie de famille… même pour les étoiles…

Adieux en famille

Un sujet longtemps tabou…

Georges et Jacques Bélingard

La reine morte de Kader Belarbi au Capitole: un ballet contemporain classique

Ballet du Capitole – Toulouse – Dimanche 22 février 2015

Mes amis le savent, je suis capable de faire des allers-retours impromptus pour voir une expo – comme celle sur le royaume africain d’Ifé il y a quelques années au British Museum – ou des ballets, comme en octobre dernier Les forains de Roland Petit à Toulouse (voir la critique ici).

La reine morte d’Henry de Montherlant, écrite en 1942, est une de mes pièces de théâtre préférée car elle traite du pouvoir, de la paternité et de l’amour. Partant d’un fait historique réel – en 1340 le roi Alphonse IV du Portugal oblige son fils à épouser Constance de Castille alors qu’il aime Inès de Castro puis fait tuer cette-dernière – Montherlant en fait le crépuscule d’un homme faible, le roi, perverti par le pouvoir et la solitude.

Mon amour pour cette pièce m’a poussée il y a quelques années, lors de vacances à Lisbonne, à me rendre au monastère d’Alcobaça où est enterrée Inès de Castro (cf ce billet)

Tombeau d'Inès de Castro
Tombeau d’Inès de Castro

Rajoutez à ces faits que Kader Belarbi est un de mes danseurs préférés, et me voici en route pour Toulouse!

Créé en 2011, ce ballet est une libre interprétation de la pièce. D’insouciant au début, voire nonchalant avec son père, Don Pedro  – Davit Galstyan -se révèle un homme courageux, déterminé et… parricide lorsqu’il étrangle son père après le meurtre d’Inès. Inès, interprétée par Maria Gutierrez, est à la fois follement amoureuse et déterminée, fine négociatrice face à un roi inflexible. Valerio Mangianti interprète le roi Ferrante en en faisant un être inflexible entouré de sbires démoniaques à la limite du sado masochisme. Son refus de cautionner l’amour de son fils, son ordre de le battre puis de faire assassiner Inès posent des questions psychologiques à la limite de la névrose: n’envie-t-il pas la jeunesse de son fils, sa fougue amoureuse et la volonté de vivre la vie qu’il a choisie? Aime-t-il lui aussi Inès ou au contraire rejette-t-il les femmes? Des non-dits qui planent volontairement sur un ballet nettement dominé par des rôles masculins, dans la lignée de Noureev. Seules deux femmes jouent un rôle important, la première pure et amoureuse, Inès de Castro, la seconde l’Infante – Juliette Thélin – véritable amazone dans sa robe coque dorée, livre un solo glaçant et crie vengeance.

Copyright: Ballet du Capitole
Copyright: Ballet du Capitole

Bien que conçu en 2011 ce ballet reste profondément classique: le divertissement des quatre bouffons rappelle les danses de caractère des ballets classiques, les magnifiques pas de deux amoureux sont dignes des grands ballets classiques. L’acte en blanc des mariées défuntes – dans la droite ligne des Sylphides et Wilis – m’a paru personnellement de trop. Le choix de morceaux de musique de Tchaïkovski , dont certains très connus, ainsi que de somptueux et colorés décors et costumes, inscrivent cette oeuvre dans les grands ballets narratifs comme ceux de Mac Millan et de Cranko. On sent cependant des références contemporaines comme le jeu de drapés rappelant Kaguyahimé de Kylian (cf ma critique) et les sbires maléfiques rappellent en  bien plus inquiétants ceux de Roméo et Juliette de Noureev (cf ce billet).

Ce ballet est avant tout une très belle histoire d’amour contrariée magnifiquement interprétée par Maria Gutierrez, au port de bras délicat, et Davit Galstyan à la danse nerveuse et volontaire. Leurs pas de deux sont à inscrire selon moi dans les plus beaux duos romantiques donnés par la danse.