La reine morte de Kader Belarbi au Capitole: un ballet contemporain classique

Ballet du Capitole – Toulouse – Dimanche 22 février 2015

Mes amis le savent, je suis capable de faire des allers-retours impromptus pour voir une expo – comme celle sur le royaume africain d’Ifé il y a quelques années au British Museum – ou des ballets, comme en octobre dernier Les forains de Roland Petit à Toulouse (voir la critique ici).

La reine morte d’Henry de Montherlant, écrite en 1942, est une de mes pièces de théâtre préférée car elle traite du pouvoir, de la paternité et de l’amour. Partant d’un fait historique réel – en 1340 le roi Alphonse IV du Portugal oblige son fils à épouser Constance de Castille alors qu’il aime Inès de Castro puis fait tuer cette-dernière – Montherlant en fait le crépuscule d’un homme faible, le roi, perverti par le pouvoir et la solitude.

Mon amour pour cette pièce m’a poussée il y a quelques années, lors de vacances à Lisbonne, à me rendre au monastère d’Alcobaça où est enterrée Inès de Castro (cf ce billet)

Tombeau d'Inès de Castro
Tombeau d’Inès de Castro

Rajoutez à ces faits que Kader Belarbi est un de mes danseurs préférés, et me voici en route pour Toulouse!

Créé en 2011, ce ballet est une libre interprétation de la pièce. D’insouciant au début, voire nonchalant avec son père, Don Pedro  – Davit Galstyan -se révèle un homme courageux, déterminé et… parricide lorsqu’il étrangle son père après le meurtre d’Inès. Inès, interprétée par Maria Gutierrez, est à la fois follement amoureuse et déterminée, fine négociatrice face à un roi inflexible. Valerio Mangianti interprète le roi Ferrante en en faisant un être inflexible entouré de sbires démoniaques à la limite du sado masochisme. Son refus de cautionner l’amour de son fils, son ordre de le battre puis de faire assassiner Inès posent des questions psychologiques à la limite de la névrose: n’envie-t-il pas la jeunesse de son fils, sa fougue amoureuse et la volonté de vivre la vie qu’il a choisie? Aime-t-il lui aussi Inès ou au contraire rejette-t-il les femmes? Des non-dits qui planent volontairement sur un ballet nettement dominé par des rôles masculins, dans la lignée de Noureev. Seules deux femmes jouent un rôle important, la première pure et amoureuse, Inès de Castro, la seconde l’Infante – Juliette Thélin – véritable amazone dans sa robe coque dorée, livre un solo glaçant et crie vengeance.

Copyright: Ballet du Capitole
Copyright: Ballet du Capitole

Bien que conçu en 2011 ce ballet reste profondément classique: le divertissement des quatre bouffons rappelle les danses de caractère des ballets classiques, les magnifiques pas de deux amoureux sont dignes des grands ballets classiques. L’acte en blanc des mariées défuntes – dans la droite ligne des Sylphides et Wilis – m’a paru personnellement de trop. Le choix de morceaux de musique de Tchaïkovski , dont certains très connus, ainsi que de somptueux et colorés décors et costumes, inscrivent cette oeuvre dans les grands ballets narratifs comme ceux de Mac Millan et de Cranko. On sent cependant des références contemporaines comme le jeu de drapés rappelant Kaguyahimé de Kylian (cf ma critique) et les sbires maléfiques rappellent en  bien plus inquiétants ceux de Roméo et Juliette de Noureev (cf ce billet).

Ce ballet est avant tout une très belle histoire d’amour contrariée magnifiquement interprétée par Maria Gutierrez, au port de bras délicat, et Davit Galstyan à la danse nerveuse et volontaire. Leurs pas de deux sont à inscrire selon moi dans les plus beaux duos romantiques donnés par la danse. 

Future Memories de Kylian: la danse contemporaine a son prophète!

Si la danse est une religion alors Kylian est pour moi son prophète contemporain!

Symphonie des psaumes Il a cette capacité à exprimer l’indicible avec une grande finesse et mettre en lumière l’ambivalence des êtres humains sans sombrer dans la vulgarité.

Après Forsythe et Bausch en septembre (non relatés sur ce blog car j’étais sortie profondément énervée de Two cigarettes in the dark et avais manqué de temps pour le très beau Limb’s theorem de Forsythe) Future memories marque le passage à Paris du Ballet national de Norvège. Composé de 59 danseurs de plus de 20 pays, ce ballet a un répertoire large, de Petipa à Sol Leon.

Kylian, danseur, chorégraphe et directeur artistique tchèque, collabore étroitement avec cette compagnie. Et le spectacle présenté au Théâtre des Champs Elysées  du 22 au 24 septembre était magnifique.

On retrouve certaines marottes comme dans Bella Figura où certains pas semblent sortir tout droit de Kaguyahimé (relaté ici sur ce blog) avec le jeu d’étoffe qui saisit par la taille Miko Nishino.  Les questions qui traversent Bella Figura, Gods and dogs et Symphonie des Psaumes touchent à l’intime: quel masque portons-nous dans notre relation à l’autre, quel rapport entretenons-nous avec les autres, notamment entre hommes et femmes. Scènes de groupe et pas de deux alternent et la Symphonie des Psaumes est un véritable éloge à la danse…

Une soirée magique que découvriront les Norvégiens le 9 novembre à Oslo.

Première de Teshigawara/Brown/Kylián: une soirée passable sauvée par Doux mensonges…

J’ai horreur de critiquer vertement un ballet ou un opéra car je trouve cela trop facile comme posture. On vient, on regarde et on critique, oubliant le travail demandé aux artistes.

Ciel - doux mensonges

Tout comme l’an dernier avec Sous apparence, création de Marie-Agnès Gillot (cf mon billet) cette soirée devrait entrer au Panthéon des plus mauvaises soirées de danse… en enlevant le dernier ballet Doux mensonges de Kylian… Et dire que je me suis farcie le livret pour essayer de comprendre Teshigawara et Brown que j’aime beaucoup au demeurant, cf mon billet sur son ballet lunaire O Zlozony / O composite.

Teshigawara - Première - Anne-Laure Graf

Darkness is hiding black horses de Teshigawara mélange différents types de musique, des effets visuels et la danse magistrale de Nicolas Le Riche. Aurélie Dupont et Jérémie Bélingard dansent bien mais Le Riche donne une fois de plus le meilleur de lui-même. Si je comprends le questionnement du ballet sur les ténèbres et la peur, j’avoue n’avoir pas accroché sur l’ensemble du ballet. Violence et douceur cohabitent dans ce ballet sans lien et surtout sans créer d’osmose.

 glacial-decoy-brown

Glacial decoy de Brown est un ballet sans musique. Seuls les pas des danseuses s’entendent pendant que des images d’objets en noir et blanc défilent derrière elles. Les tuniques inspirées de l’antique sont belles, fluides et… suggestives… Un ballet dont certains passages sont plaisants mais qui ne convainc pas…

Doux mensonges

Heureusement, il y avait Doux mensonges de Kylian, un chorégraphe dont j’adore Kaguyahimé (cf mon billet). Ce ballet, accompagné de très beaux chants a cappella mêlant chants géorgiens et madrigaux de Carlo Gesualdo et Monteverdi, met en scène 2 couples, interprétés par Eleonora Abbagnato, Vincent Chaillet, Alice Renavand et Stéphane Bullion. Sur une scène quasi vide où seuls le ciel et le sous sol sont matérialisés (excellente mise en scène de ce qui se passe dans notre inconscient (les sous-sols du Palais Garnier). Même si l’écran gêne parfois la vue du couple resté en scène, il permet de faire monter l’angoisse au fur et à mesure… La scène du viol symbolisée notamment par les aboiements du chien qu’est devenu l’homme m’a glacée… tout en étant d’une très grande justesse sur les pulsions humaines… Un ballet porté par de très belles interprétations féminines et un Paul Agnew que j’avais plaisir à revoir pour la direction musicale des Arts florissants : )

Arts florissants

Une soirée dont il ne faudrait revoir que le dernier ballet…

Et vous, vos impressions? Etes vous d’accord avec ma vision du spectacle?

alais Garnier.

Kaguyahimé, un ballet poétique…

Kaguyahimé - Photo: Anne-Laure GrafInspiré d’un conte japonais, le ballet Kaguyahimé (1988) de Jiri Kylian retrace dans un décor très sobre l’arrivée sur la Terre de la princesse de la Lune, Kaguyahimé. Venue porter aux hommes un message de paix et d’amour cette très belle jeune fille attire les convoitises d’hommes qui en viennent aux mains. Enlevée par l’empereur Mikado, elle arrive à s’échapper et retourne sur la Lune.

Première de Kaguyahimé

Je l’avais découvert en juin 2010 lors de son entrée au répertoire de l’Opéra de Paris. J’avais aimé son côté moderne, sa mise en scène sobre mais efficace et les effets de drapé doré accompagnant Mikado. Le message philosophique sous-jacent sur les rapports hommes-femmes et plus généralement sur les relations entre les êtres humains laisse songeur…

J’étais donc à la Première vendredi.  Alice Renavand y était une princesse à la fois sensuelle, un peu effrayée par la réaction des hommes mais déterminée au final. Une multitude de facettes très bien interprétée selon moi.

C’est au demeurant une danseuse que j’aime beaucoup en danse moderne. Elle dégage une véritable présence.

Lors des applaudissements, elle semblait attendre quelque chose, une nomination d’étoile?