Le Corsaire de Kader Belarbi au TCE: une sucrerie orientale à voir sans modération!

Autant le dire d’emblée, ce ballet était LE ballet de mon abonnement danse du TCE (théâtre des Champs Elysées). Ceux qui me suivent connaissent mon enthousiasme pour Kader Belarbi, pour ne pas dire mon côté fan. Je m’étais rendue à Toulouse en février 2015 pour voir La Reine morte de ce chorégraphe (voir l’article ici ) et cette version du Corsaire (2013) était notée dans mon agenda depuis un an.

Ancien danseur étoile de l’Opéra de Paris, Kader Belarbi est depuis 2012 le directeur du Ballet du Capitole à Toulouse.

Le Corsaire Belarbi 2
Copyright: F. Levieux

Une magnifique réussite néoclassique aux accents orientaux, de sublimes costumes d’Olivier Bériot et une musique aux leitmotivs soutenant l’action d’Adam, Arenski, Coleman et Lalo.

La version originale de Joseph Mazilier m’avait moyennement convaincue l’an dernier au Palais Garnier (et la présence de ma twin connection n’y comprenant pas grand chose m’avait confortée dans mon idée). Belarbi reprend avec intelligence le poème de Byron en allégeant l’argument, donnant une profondeur psychologique à certains personnages comme La Favorite, hiératique et ambivalente, très bien interprétée par Juliette Thélin. Le Sultan (Minoru Kaneko) n’est plus un homme ridicule et falot mais un homme violent, autoritaire, dont le rôle rappelle les siècles de mariage forcé et de viol conjugal.

Le corsaire Belarbi
Copyright: F. Levieux

La belle esclave est magnifiquement interprétée par Natalia de Froberville tout comme Le Corsaire par Ramiro Gomez Samon. Le fameux pas de deux tant attendu remplit ses promesses et on goûte avec un plaisir gourmand le spectacle qui nous est donné à voir.

Il m’a été pourtant difficile de déterminer un style Ballet du Capitole. Pas de déliés des mains comme ceux de la Scala, ni de danse plutôt terrienne ou aérienne. Une danse juste, de très bonne facture, malgré un ajustement parfois approximatif du corps de ballet féminin.

Les références à l’histoire de la danse sont nombreuses: la fin du second acte avec ce trio formé par le Sultan, la Favorite et la Belle esclave rappelle la fin du Corsaire dans la version habituellement présentée, le début du deuxième acte rappelle les « actes en blanc » de la danse classique, même si les Willis sont ici des esclaves vêtues de vert et non de blanc, la scène du tissu rappelle explicitement L’Après-midi d’un faune de Nijinski et la scène des corsaires – qu’on aurait pu raccourcir – s’inscrit dans les scènes de genre traditionnelles. Côté mise en scène, on y retrouve des piliers dans la droite ligne du Roméo et Juliette de Noureev, un rocher blanc rappelant celui du Roméo et Juliette de Sasha Waltz.

Un magnifique ballet au parfum oriental entêtant!

 

Pégase & Icare, le nouveau spectacle du cirque Gruss : une féérie pour petits et grands à quelques détails près…

Le monde du cirque est un monde qui m’intéresse à plusieurs titres :

  • au niveau sociétal comme ce ballet Les forains de Roland Petit vu l’an dernier à Toulouse (voir ici) qui traite des conditions de vie des enfants de la balle,
  • au niveau culturel: j’avais déjà vu le spectacle des Gruss en 2011 (à la demande de mes parents ; ) que j’avais emmenés) et il me tardait de découvrir celui-ci à plusieurs titres.

Tout d’abord pour le titre Pégase et Icare qui traite de deux grand mythes grecs : le cheval Pégase et l’homme Icare qui voulait voler. Ensuite pour le spectacle équestre. Cavalière j’apprécie et perçois les difficultés des numéros équestres proposés par les Gruss – je me demande à chaque fois si les spectateurs réalisent à quel point il est difficile de demander à un cheval une révérence, un piaffé, une levade, une pirouette…

Gruss

Copyright: Cirque Alexis Gruss

Pégase et Icare est un spectacle qui oscille entre numéros équestres classiques chez les Gruss – leur marque de fabrique – avec les différentes générations qui se succèdent et sautent, jonglent debout sur les chevaux et des numéros de voltige qui parlent d’Icare, de son rêve brisé et de sa chute dans la mer Egée. Et c’est là que j’ai tiqué à plusieurs reprises, comme d’autres parents à côté de moi.

Pas tant sur la qualité et la beauté des numéros que sur certains détails. Si les costumes sont dans la droite ligne du milieu forain – paillettes et dorures – ils auraient gagné à moins souligner par un tissu de couleur différente certaines parties féminines et masculines et à moins s’inspirer de l’esthétique SM pour certains hauts des hommes.

En outre certains numéros reprennent certains stéréotypes que je trouve gênants au XXI°s : un numéro de voltige imbrique l’homme et la femme d’une drôle de façon quand d’autres montrent une femme – forcément – en admiration devant un homme qui la néglige presque. Ces questions qui n’enlèvent rien à la qualité du spectacle interrogent toutefois sur la cible de ce spectacle : sont-ce les enfants ? Et donc les tissus trop voyants et insistants sont-ils intégrés par eux ou ne retiennent ils que les numéros de chevaux (ce qui fut le cas des miens, âgés de 3 ans) ? Ou le public cible est-il adulte et donc habitué à ces sollicitations suggestives ?

Ce spectacle reste quoiqu’il en soit un très beau moment équestre non exempt d’humour lorsque le shetland fait aussi son numéro et se dresse sur ses jambes arrière.

 

La reine morte de Kader Belarbi au Capitole: un ballet contemporain classique

Ballet du Capitole – Toulouse – Dimanche 22 février 2015

Mes amis le savent, je suis capable de faire des allers-retours impromptus pour voir une expo – comme celle sur le royaume africain d’Ifé il y a quelques années au British Museum – ou des ballets, comme en octobre dernier Les forains de Roland Petit à Toulouse (voir la critique ici).

La reine morte d’Henry de Montherlant, écrite en 1942, est une de mes pièces de théâtre préférée car elle traite du pouvoir, de la paternité et de l’amour. Partant d’un fait historique réel – en 1340 le roi Alphonse IV du Portugal oblige son fils à épouser Constance de Castille alors qu’il aime Inès de Castro puis fait tuer cette-dernière – Montherlant en fait le crépuscule d’un homme faible, le roi, perverti par le pouvoir et la solitude.

Mon amour pour cette pièce m’a poussée il y a quelques années, lors de vacances à Lisbonne, à me rendre au monastère d’Alcobaça où est enterrée Inès de Castro (cf ce billet)

Tombeau d'Inès de Castro
Tombeau d’Inès de Castro

Rajoutez à ces faits que Kader Belarbi est un de mes danseurs préférés, et me voici en route pour Toulouse!

Créé en 2011, ce ballet est une libre interprétation de la pièce. D’insouciant au début, voire nonchalant avec son père, Don Pedro  – Davit Galstyan -se révèle un homme courageux, déterminé et… parricide lorsqu’il étrangle son père après le meurtre d’Inès. Inès, interprétée par Maria Gutierrez, est à la fois follement amoureuse et déterminée, fine négociatrice face à un roi inflexible. Valerio Mangianti interprète le roi Ferrante en en faisant un être inflexible entouré de sbires démoniaques à la limite du sado masochisme. Son refus de cautionner l’amour de son fils, son ordre de le battre puis de faire assassiner Inès posent des questions psychologiques à la limite de la névrose: n’envie-t-il pas la jeunesse de son fils, sa fougue amoureuse et la volonté de vivre la vie qu’il a choisie? Aime-t-il lui aussi Inès ou au contraire rejette-t-il les femmes? Des non-dits qui planent volontairement sur un ballet nettement dominé par des rôles masculins, dans la lignée de Noureev. Seules deux femmes jouent un rôle important, la première pure et amoureuse, Inès de Castro, la seconde l’Infante – Juliette Thélin – véritable amazone dans sa robe coque dorée, livre un solo glaçant et crie vengeance.

Copyright: Ballet du Capitole
Copyright: Ballet du Capitole

Bien que conçu en 2011 ce ballet reste profondément classique: le divertissement des quatre bouffons rappelle les danses de caractère des ballets classiques, les magnifiques pas de deux amoureux sont dignes des grands ballets classiques. L’acte en blanc des mariées défuntes – dans la droite ligne des Sylphides et Wilis – m’a paru personnellement de trop. Le choix de morceaux de musique de Tchaïkovski , dont certains très connus, ainsi que de somptueux et colorés décors et costumes, inscrivent cette oeuvre dans les grands ballets narratifs comme ceux de Mac Millan et de Cranko. On sent cependant des références contemporaines comme le jeu de drapés rappelant Kaguyahimé de Kylian (cf ma critique) et les sbires maléfiques rappellent en  bien plus inquiétants ceux de Roméo et Juliette de Noureev (cf ce billet).

Ce ballet est avant tout une très belle histoire d’amour contrariée magnifiquement interprétée par Maria Gutierrez, au port de bras délicat, et Davit Galstyan à la danse nerveuse et volontaire. Leurs pas de deux sont à inscrire selon moi dans les plus beaux duos romantiques donnés par la danse. 

Le ballet du Capitole sous le signe de la poésie mélancolique

Vendredi 24 octobre 2014 – Toulouse –  Théâtre du Capitole

Les Mirages de Serge Lifar féerie chorégraphique en un acte et deux tableaux créée par le Ballet de l’Opéra de Paris le 15 décembre 1947 au Palais Garnier sur une musique d’Henri Sauguet; entrée au répertoire du Ballet du Capitole

Les forains de Roland Petit créé par les Ballets des Champs-Elysées le 2 mars 1945 au théâtre des Champs-Elysées sur une musique d’Henri Sauguet; entrée au répertoire du Ballet du Capitole

Ballet du Capitole – Orchestre national du Capitole, Philippe Béran direction musicale

rideau Capitole

Il est rare d’avoir une soirée consacrée à des ballets conçus dans une même période et dont la musique est confiée au même compositeur. On doit cette belle soirée à Kader Belarbi, ancienne étoile de l’Opéra de Paris, et directeur de la danse du Ballet du Capitole.

Il se dégageait vendredi soir une forte cohérence de cette soirée teintée de mélancolie. Un jeune homme pénètre dans la demeure de la Reine de la Nuit, suivi par son ombre dans Les mirages. Les forains viennent et repartent vers l’inconnu sans que leur numéro de cirque n’ait été rémunéré par les spectateurs. Fragilité de la vie et insécurité du monde du spectacle.

Les mirages m’ont fait penser à Phèdre du même chorégraphe : langage du ballet néo-classique narratif : bras arrondis, sauts, relâché de certaines poses… et des costumes à la limite du ridicule – et du racisme pour les personnages des Noirs- qui frisent l’opéra bouffe. Le ballet porte bien son nom puisque les différentes personnes rencontrés par le jeune homme – chimère, Africains, paysans…- s’avèrent être des ombres. On retrouve l’influence de l’école russe avec notamment l’utilisation des pas de danse de caractère. On peut également s’interroger sur la dimension historique de ce ballet créé deux ans après la deuxième guerre mondiale pendant laquelle Lifar collabora avec l’occupant. Au final, lorsque sonne le glas de la guerre il se retrouve seul face à ses démons et doit s’exiler à Monaco. Tout comme le jeune homme du Ballet se retrouve seul avec son ombre qu’il finit par accepter après l’avoir fui.

Les forains - Anne-Laure Graf

Dans Les forains, on sent la tristesse dès l’entrée des saltimbanques. J’ai alors repensé à Nicolas Le Riche qui interprétait cette scène lors de sa soirée d’adieux en juillet (lire ici). Les pas des danseurs sont lourds et on pense aux peintures de Gustave Doré ou de Picasso sur la précarité des enfants de la balle. Le spectacle provoque une belle mise en abyme et nous assistons au numéro des sœurs siamoises, du clown et du magicien. Las les spectateurs partent sans avoir payé et on s’interroge sur le devenir de la petite fille pour qui s’inquiètent ses parents.

Le ballet du Capitole, s’il est l’un des plus anciens de France, est aussi actuellement l’un des plus cosmopolites avec 14 nationalités et l’absence d’école de danse. On aurait pu craindre une hétérogénéité des styles. Il n’en est rien. Danse et théâtre sont très bien maîtrisés.

On se retrouve à la sortie un peu groggy sur la place du Capitole, songeant aux non-dits des deux ballets…