« Zao Wou-Ki : L’espace est silence »…

« L’espace est silence »… Cette expression d’Henri Michaux exprime ce que l’œuvre de l’artiste chinois Zao Wou Ki (1920-2013), naturalisé français par André Malraux, lui a inspiré. Et c’est en effet le silence qui se fait devant ces grandes toiles semi-abstraites.

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Zao Wou Ki est l’un de mes peintres préférés car ses tableaux – il n’aimait pas le mot paysage pour les désigner – m’apaisent, tout en m’invitant à l’introspection. Ses œuvres ont une dimension transcendante forte, tant par les couleurs et les (grands) formats choisis que par les thèmes qui se dévoilent à qui veut bien les voir.

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Zao Wou-Ki, Sans titre, 2006 Encre de Chine sur papier; collection particulière Photo : Naomi Wengner Zao Wou-Ki © ADAGP, Paris, 2018

Zao Wou Ki est un artiste au croisement de trois mondes, la Chine qu’il quitte en 1948, la France et les Etats-Unis. Il appartient à la scène parisienne qu’il apprécie tout en percevant la vitalité de la peinture américaine. Familier des grands artistes de son temps comme Pierre Soulages ou René Char, Zao Wou Ki symbolise une synthèse réussie entre la civilisation européenne et asiatique. En effet on retrouve dans son Art quelques caractéristiques de la culture chinoise comme le lien avec la nature, l’utilisation de l’encre de Chine… 

 

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Zao Wou-Ki, Hommage à Claude Monet , février-juin 91 – Triptyque, 1991 Huile sur toile 194 x 483 cm Collection particulière Photo : Jean-Louis Losi Zao Wou-Ki © ADAGP, Paris, 2018

 

J’avais eu la chance de visiter la sublime exposition La quête du silence en 2004 au musée Fabre de Montpellier… Celle présentée par le Musée d’art moderne est bien plus petite et ne reprend qu’une partie de son œuvre, loin de la rétrospective de 2003 au musée du Jeu de Paume à Paris.

L’exposition souhaite en renouveler la lecture et invite à une réflexion sur le grand format. Elle débute avec la Traversée des apparences (1956) étape décisive où le peintre adopte une expression nouvelle « abstraite », mot qu’il n’aimait guère. Ce n’est qu’au moment où sa peinture s’écarte de toute volonté représentative que les grands formats s’imposent réellement dans son œuvre.

 

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Zao Wou-Ki, Traversée des apparences, 1956 Huile sur toile 97 x 195 cm Collection particulière Photo : Dennis Bouchard Zao Wou-Ki © ADAGP, Paris, 2018

 

Les années 1954-1966 s’avèrent des années de mutation où les pictogrammes hérités de la culture chinoise disparaissent progressivement. La seconde salle aborde les années 1970 placées sous le signe de la perte de la deuxième femme alors que la troisième salle, des années 1980 au milieu des années 2000 montre les variations auxquelles s’essaie l’artiste. La possibilité de peindre de très grands formats dans son atelier du Loiret donne naissance à des toiles de toute beauté, où « abstraction » et présence de la nature se confrontent.

 

Mais laissons le mot de la fin au directeur de Fabrice HERGOTT, directeur du Musée d’Art moderne de la Ville de Paris:  « Notre regard habitué à davantage de brutalité – une brutalité que le regard prend pour de la franchise – ne se rend compte que progressivement que ces élégants lacis de formes et de couleurs ont une redoutable structure qui se déploie dans l’espace du tableau avec une surprenante aisance. Les grandes œuvres sont des énigmes. […] Il y a dans les œuvres de Zao Wou-Ki une unité dans la composition qui en fait autre chose qu’un art informel. »

Anne-Laure FAUBERT

Van Gogh au fil de l’Oise… un pèlerinage culturel à Auvers sur Oise…

Il est des pèlerinages religieux et d’autres culturels… Celui qu’empruntent chaque année des millions de touristes à Auvers sur Oise porte un prénom gravé sur le sol de cette ville « Vincent ».

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Ce prénom est celui du peintre hollandais Vincent Van Gogh, né le 30 mars 1853 aux Pays-Bas et  mort à Auvers sur Oise en 1890.

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(c) Erik Hesmerg

Le peintre naquit un an jour pour jour après le décès de son frère aîné Vincent dont il voyait la tombe tous les jours. Une situation d’enfant de remplacement qui eut des conséquences sur ses moments de dépression et de folie, jusqu’à son suicide final… Une atmosphère mélancolique et poignante que l’on retrouve à l’auberge Ravoux, où il loua la chambre 5 et où il décéda après s’être tiré une balle dans les champs voisins. La chambre resta non louée depuis, pour cause de superstition.

Lorsqu’on pénètre dans l’auberge Ravoux, on y découvre la table d’André Malraux et cette citation « La culture commence là où il y a de l’émotion ». Pendant les 70 jours que passa Van Gogh à l’auberge il y peignit 80 toiles. Certaines furent distribuées aux personnes présentes lors de l’enterrement et 8 restèrent ensuite à Auvers sur Oise avant de partir au musée d’Orsay. Près de la chambre n°5 (la fameuse chaise peinte par l’artiste est dans la chambre d’à côté) un film nous relate la présence de Van Gogh à Auvers, grâce à sa correspondance avec son frère Théo. Un film triste qui retrace avec justesse l’hypersensibilité de cet artiste (pour le comprendre son musée à Amsterdam est fondamental selon moi).

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(c)Institut Van Gogh

On retrouve aussi à Auvers sur Oise l’église peinte par l’artiste, ainsi que la maison du docteur Gachet, ami du peintre qu’il considérait comme son frère.

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Celui-ci signait ses dessins du pseudonyme de Paul van Ryssel car il venait de Lille et Lille se dit Ryssel en flamand. On trouve dans cette maison une importante collection de dessins ainsi que des caricatures dans la mouvance du romantisme noir.

Collection de la maison du docteur Gachet

(c) Maison du docteur Gachet – Conseil départemental du Val d’Oise. Photographie C. Brossais

Pour ceux qui aimeraient sortir du triptyque dédié à Van Gogh – auberge Ravoux, maison du docteur Gachet et cimetière – et songer à des choses plus gaies, il existe plusieurs musées intéressants:

le musée Daubigny et la maison Daubigny: Charles-François Daubigny (1817-1878) est le premier peintre à peindre à Auvers sur Oise. Il achète et décore sa maison en 1871. Accueillis par l’épouse de l’arrière-petit-fils de Cécile Daubigny, nous apprenons que la maison est habitée normalement. Dans la chambre de Cécile, 20 couronnes de fleurs peintes pour ses 20 ans nous accueillent, ainsi que différentes fables de La Fontaine, peinte également par son père Charles-François Daubigny. Une maison musée délicieusement rétro comme on en voit peu….

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(c) D&M. Raskin

le musée de l’Absinthe : changement de décor ici puisqu’il s’agit d’un musée privé entièrement consacré à la fée verte. Produite par la société Pernod l’absinthe reste confidentielle de 1805 à 1830, avant de se propager avec la conquête d’Algérie où elle sert notamment à lutter contre les maladies avec ses 72° d’alcool. De boisson chic elle devient populaire avant d’être interdite en 1915 puis d’être permise à nouveau en 2011. Les femmes sur les affiches sont rousses, symbole de libertinage…. Toujours étrange de voir le sexe féminin associé au vice alors que les hommes buvaient aussi de l’absinthe…

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Son goût anisé rappelle le pastis…

le château d’Auvers sur Oise : ouvert depuis 22 ans autour des Impressionnistes, il connaîtra en 2017 un nouveau tournant avec des travaux pour permettre de répondre aux questions du XXI°s sur la transmission et les réseaux.  Le musée actuel retranscrit à la fois l’ambiance des cafés et le film permet de se rappeler que l’invention de la peinture en tube permit aux Impressionnistes de sortir de leurs ateliers et donc de peindre en plein air. On y apprend également que Baudelaire écrivit au sujet du Déjeuner sur l’herbe de Manet que « la modernité c’est le fugitif, le contingent » et que Pissarro ne peignait « jamais qu’avec les 3 couleurs primaires et leurs dérivés immédiats ».

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Une belle escapade culturelle proche de Paris sur les bords de l’Oise…

Notes pratiques :

Chaque année, d’avril à août le « train des Impressionnistes », TER fonctionnant le week-end, est direct de Paris à Auvers sur Oise.

 

Les maîtres de la sculpture de Côte d’Ivoire: la réhabilitation du sculpteur africain

Pour les amateurs d’arts premiers – comme moi ; ) – direction le Quai Branly où se déroule une exposition magnifique sur la Côte d’Ivoire ( je sais en ce moment je ne parle que d’expos magnifiques mais nous sommes gâtés autant en profiter).

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La Côte d’Ivoire est le pays de mon adolescence, j’y allais donc avec un tropisme particulier, celui de (re)voir de très belles pièces.

André Malraux définissait la sculpture comme « le plus grand des arts africains ». Le Quai Branly prend le parti – à l’exception de quelques objets – de la sculpture sur bois, matériau fragile et très présent en Côte d’Ivoire. Plus de 330 pièces provenant du MoMA, de la Fondation Barbier-Mueller à Genève, du Museum Rietberg de Zurich ainsi que de collections privées – y sont présentées, par école et ethnies – Senoufo, Lobi, Gouro, Dan, Baoulé, peuples des lagunes. En choisissant l’axe des artistes et écoles, cette exposition met fin à un préjugé tenace : le sculpteur africain ne serait qu’un artisan au service du rituel religieux. Or tout amateur d’art africain le sait, ces masques et statues répondent à un idéal de beauté qui va au-delà de leur dimension religieuse.

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Quarante maitres de Côte d’Ivoire sont ainsi dévoilés dans cette exposition.

On les reconnait :

– à leur région comme le maître du Bouaflé du pays gouro où les visages des masques sont lisses, les yeux fendus et obliques, les trais fins,

– à leur style – maître du « visage rond »,  des « mains en spatule »

– à leur collectionneur comme le maître du Kamer ou d’Himmelheber lorsque les traits ne sont pas suffisamment caractéristiques.

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On parcourt cette exposition les yeux grands ouverts devant tant de beauté. Sensualité des formes, dureté de certains masques ou douceur de certains traits, cet art ne laisse pas indifférent, que le bois soit peint ou laissé brut, que les sujets soient des masques, des cuillères ou des statues. On y apprend qu’en fonction des ethnies l’artiste ou l’atelier bénéficiait d’un réel statut dont la réputation dépassait leur village d’origine alors que chez les peuples de la lagune, les femmes sculptaient, fait rare en Afrique.

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J’y ai retrouvé avec un certain plaisir des pièces de la collection Barbier-Mueller, venue deux fois à Paris au Musée Jacquemart-André, et découvert d’autres. Je serais bien repartie avec des masques du maître de Baouflé… Cette exposition délivre également un beau message de paix pour ce pays ravagé dans les années 2000 par une guerre inter-ethniques sanglante.

Une très belle réhabilitation.

Les maîtres de la sculpture de Côte d’Ivoire – Musée du Quai Branly – Jusqu’au 26 juillet 2015