Mirror and Music de Saburo Teshigawara : un ballet oscillant entre science fiction et beauté intemporelle

C’était le joker de mon abonnement au Théâtre des Champs Elysées… Teshigawara, chorégraphe et danseur japonais, ne crée pas des œuvres d’un abord facile.

Je l’avais vilipendé – ce qui est très rare sur ce blog – lors de Darkness is hiding black horses au Palais Garnier (voir ce billet) et avait trouvé sa création sur Solaris au TCE cette année très intéressante (voir ici) car profonde et déroutante.

Mirror and music (2009) traitent de sujets compliqués puisque le miroir et la musique n’existent pas dans la réalité. Ils reflètent et démultiplient notre imagination ou notre vision et nous donnent à voir et à entendre des images et des sons auxquels on ne penserait pas de prime abord.

Alors comment aborder l’ineffable? 

mirror and music

Copyright: Théâtre des Champs Elysées

Sur ce postulat, Teshigawara nous livre une œuvre étrange et hybride où à des personnes encapuchonnées sur des sons évoquant des chaufferies succèdent des danseurs évoluant sur une musique style baroque. Teshigawara interprète également certains passages et sa performance est impressionnante de technicité et de maitrise. Son déplié du bras et des mains notamment resteront longtemps dans ma mémoire, tout comme sa présence scénique. C’est ce type de détails qui révèlent les grands danseurs.

teshigawara

Copyright: Théâtre des Champs Elysées

Ce ballet parle de la beauté, de la douceur, de l’esthétisme, mais aussi de la violence, soudaine, et de nos réactions face à elle. Les danseuses et danseurs évoluent sur un fond épuré orangé et doré et l’élégance maîtrisée de leurs gestes en font un ballet marquant. Dommage toutefois qu’il débute et termine par cette « chaufferie » et ces personnes encapuchonnées, comme si tout ce que nous venions de voir n’était qu’un songe et que la réalité était bien plus violente…

Un ballet qui prend une autre dimension au regard des attentats de Paris du 13 novembre.

 

Solaris au théâtre des Champs-Elysées : entre illusion et réel

Il est des soirées dont on sort agréablement surprise. Solaris, d’après le roman (1961) de Stanislas Lem en fait partie.
Création mondiale, cet opéra en 4 actes du compositeur Dai Fujikura reprend également le film éponyme d’Andrei Tarkovski, et j’avoue que c’est cet argument qui m’a convaincue, plutôt que la chorégraphie de Saburo Teshigawara, chorégraphe que je n’aime vraiment pas à cause de son univers parfois abscons (cf cette critique lors de son ballet au Palais Garnier).
Signifiant ensoleillé en latin, solaris est pour Stanislas Lem une planète recouverte par un océan qui possède une forme d’intelligence. Une façon pour le romancier de sonder la psychologie humaine, ses craintes et ses espoirs. Le compositeur Solaris, et le chorégraphe et scénographe Saburo Teshigawara ont en fait un opéra « à quatre mains », employant vidéo, chant, danse et musique.


Fujikura nous emmène d’abord dans un voyage avec une vidéo abstraite, tenant davantage du brouillard que de l’univers intergalactique.

Une fois arrivé sur la planète Solaris, le spectateur se retrouve face à un opéra dansé, un peu comme l’Orphé et Eurydice de Pina Bausch. Sur le devant de la scène, tous de noir vêtus, dans des costumes tirés de la science-fiction, les chanteurs mêlent présent et passé, vivants et fantômes, pendant que les danseurs, dans une chorégraphie tour à tour néoclassique (avec des jeux de pantomime), d’inspiration de Robbins ou de Kilian (la disparition de la jeune femme Hari à la fin dans le brouillard ressemble à celle de la princesse Kaguyahimé dans le ballet éponyme de Kylian (cf ma critique ici).
L’histoire nous est contée progressivement, avec force détails pseudo scientifiques, dans la droite ligne de la science-fiction. Qui sommes-nous réellement ? Nos remords peuvent-il prendre forme et venir nous hanter (thème déjà présent avec les déesses vengeresses de l’Antiquité, les Érinyes) ? Qui est responsable d’un suicide ? La personne qui se suicide ou la personne aimée à ce moment ? Qu’est-ce que l’océan de nos souvenirs ? Autant de questions qui nous sont posées tant par la danse que le chant.
Côté interprétation, la direction musicale d’Erik Nielsen se révèle agréable pour une musique moderne qui aurait pu rebuter plus d’un. Saburo Teshigawara (Gibarian) nous livre une danse toute en angularités et expressivités, dans la lignée de ses œuvres. Il marque, dès son entrée, l’espace scénique, tout comme Nicolas Le Riche malgré son pardessus qui ne met pas en valeur. Le personnage qu’il danse, Snaut, est inquiétant dès le début, à la limite du machiavélisme. Il met en garde Kelvin (Vaclav Kunes) sur les visiteurs qui hantent les lieux sans qu’on sache s’il est sincère ou non, s’il le manipule par jalousie. Un ménage à trois se met en place entre la défunte épouse de Kelvin, Hari (magnifique Rihoko Sato) Snaut et Kelvin.
Un opéra original dont on ne sort pas complètement indemne.