L’exil des Impressionnistes français à Londres au Petit Palais…

Jusqu’au 14 octobre 2018, le Petit Palais nous transporte à Londres, sur le pas des artistes impressionnistes français qui s’y sont exilés à la suite de la guerre franco-allemande de 1870. Une fois arrivés à Londres, malgré leurs différences sociales et politiques, leurs sensibilités artistiques et esthétiques vont être mises en avant et appréciées des Anglais. Ces artistes vont donc former une nouvelle communauté d’exilés avec des destins variés: Si James Tissot et Jules Dalou réussissent Outre Manche, il en va différemment de Claude Monet et Camille Pissarro qui connaissent la gloire lors de leurs séjours ultérieurs. 

Vue de la Tamise: le pont de Charing Cross – 1874 – Alfred Sisley

La visite s’effectue sous un angle chronologique pour permettre la compréhension de cet exil à Londres et l’apport de cette communauté d’artistes à la société anglaise. En effet, alors que la France du XIX°s a vu une séparation entre le réalisme de Courbet et l’impressionnisme, l’Angleterre est marquée par la peinture victorienne et préraphaélite. 

Pourquoi quitter Paris, capitale de l’Art, pour se déplacer de l’autre côté de la Manche ? Certains artistes comme Legros sont déjà présents à Londres mais c’est la guerre de 1870 qui marque le point de départ de cette immigration artistique. Londres représente certes un havre de paix mais le marché de l’art y est également plus porteur.

Le rêve/ Paris incendié – Corot – 1870

L’exposition prend la forme d’un voyage… On a l’impression de (re)découvrir la célèbre capitale de l’Angleterre sous différents points de vue et angles. On reconnaît certains monuments connus comme le Parlement et Big Ben mais le visiteur découvre aussi la façon dont les Anglais s’habillent, se tiennent ainsi que des lieux peu connus comme des jardins… Les principaux sujets de peinture pour les Impressionnistes vont donc être des paysages de Londres avec ses jardins et ses parcs ainsi que son splendide brouillard, véritable défi pour les peintres. La Tamise devient aussi un sujet de prédilection car ils la considèrent comme le cœur de la capitale. A la fin de l’exposition, on remarque plusieurs tableaux de Claude Monet peignant le Parlement Britannique au moment du coucher du soleil avec du brouillard, et ce jeu de couleurs si caractéristique selon la luminosité.

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Tissot s’adapte au public anglais en peignant des scènes de genre, et capitalise sur sa présence ancienne dans la capitale anglaise. En effet il y exposait depuis 1861 et avait anglicisé son prénom en James dès 1859. On y retrouve son point de vue nuancé d’ironie sur les rituels sociaux de l’Angleterre victorienne et l’importance dans sa peinture de la mode et des règles complexes de l’étiquette imposée par la haute société. Son œuvre est ensuite largement diffusée par le biais de gravures à l’eau-forte et son succès commercial se prolonge après son retour en France en 1882, à la suite du décès de sa jeune compagne Kathleen Newton, figure centrale de son œuvre.

Le Parlement de Londres effet de soleil – Claude Monet – 1904

Monet peint la série des vues du Parlement, « testament » artistique de son exil londonien.

L’exposition se termine avec des tableaux du peintre Derain, hommage à Monet, puisqu’il choisit un thème similaire, les bords de la Tamise, avec un jeu de couleur et une luminosité débordante.

Big Ben- André Derain – 1906

L’exposition se sert également des technologies avec la table interactive qui permet de savoir où sont les Français, ce qu’ils font et dans quels quartiers ils vivent.

Une exposition qui éclaire d’un jour nouveau un mouvement artistique dont on croit souvent, à tort, tout connaître.

Anne-Laure FAUBERT & Tiphaine LATROUITE

Derain, Balthus et Giacometti – une amitié artistique au Musée d’art moderne de Paris

Du 2 juin au 29 octobre 2017 le musée d’art moderne de la ville de Paris nous invite à nous interroger sur ce qui fait une amitié artistique. En l’occurrence celle de trois artistes majeurs du XXe siècle : les peintres Derain (1880-1954) et Balthus (1908-2001) ainsi que le sculpteur Giacometti (1901-1966). Tous trois fréquentent assidûment le milieu surréaliste, c’est là qu’ils se rencontrent au début des années 1930. Le foisonnement culturel de l’entre-deux-guerres, très propice au développement intellectuel et artistique, va encourager leur création grâce à l’émulation qu’il suscite. Ainsi leur amitié dépasse l’admiration mutuelle pour devenir un espace de partage, une véritable communauté artistique.

A travers une sélection de plus de 350 œuvres (peintures, sculptures, œuvres sur papier et photographies), l’exposition nous fait voyager au cœur de leur univers : leur intérêt commun pour l’art des civilisations lointaines, la modernité, le jeu et le rêve. L’exploration que nous propose cette exposition ne s’arrête pourtant pas à la dimension artistique puisqu’elle parvient à rendre tangible quelque chose d’aussi sensible que l’amitié.

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Balthus (1908 – 2001), Le Roi des chats, 1935
Don de la Fondation Balthus Klossowski de Rola, 2016 © Balthus © Nora Rupp, Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne, Suisse

L’exposition s’ouvre sur une salle consacrée à l’intérêt que partageaient les trois peintres pour la peinture primitive. Cette passion commune prend certainement racine en Italie, où Giacometti et Derain se rendirent séparément en 1920. Ainsi la modernité de la peinture de Derain passe par une réinvention du passé qui a souvent été mal interprété. Sa peinture a été qualifié d’archaïque en raison d’une trop  grande volonté de synthèse. Giacometti, le plus connu des trois peintres, a été épargné par cet écueil en raison de son implication dans le mouvement surréaliste dès 1931. Balthus lui, voyage à Arezzo en 1926, il y copie les fresques de Piero de la Francesca. Ces surprenantes reproductions sont visibles au musée d’art moderne et valent vraiment le coup d’œil.

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Alberto Giacometti (1901-1966), Aïka, 1959
© Succession Alberto Giacometti (Fondation Alberto et Annette Giacometti, Paris & ADAGP, Paris) 2017

Les similitudes de leur art se retrouvent dans les salles suivantes : ils usèrent des mêmes modèles (le galeriste Pierre Colle et son épouse Carmen, Isabel Rawsthorne ou encore Pierre Matisse) et s’intéressèrent tous les trois à la thématique du jeu, Balthus à travers la représentation de l’enfance, Giacometti, par un biais plus sombre, trace un parallèle entre l’aspect éphémère de la vie et le jeu, qui semble pour lui être de l’ordre de la vie ou de la mort.

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André Derain (1880-1954), Arlequin et Pierrot Collection Jean Walter et Paul Guillaume, Paris, musée de l’Orangerie © RMN-Grand Palais (musée de l’Orangerie) / Hervé Lewandowski © ADAGP, Paris 2017

Le rêve est aussi un de leurs sujets de prédilection car le songe, au-delà de l’idée de subconscient exploitée par les surréalistes, renvoie à la notion de vie intérieure et de réflexions métaphysiques. C’est souvent des femmes qui sont représentées alanguies parfois nues, contemplant le spectateur d’un air sceptique.

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Balthus (1908-2001), Jeune Fille à la chemise blanche, 1955
© Balthus
© Collection of The Pierre and Tana Matisse Foundation – Photo Christopher Burke, NY

L’exposition revient aussi sur leurs collaborations avec le théâtre et le monde de la scène. Grâce à leurs amitiés avec Albert Camus, Antonin Artaud ou encore Edmonde Charles-Roux les trois artistes vont réussirent à se faire un nom en tant que décorateurs de théâtre et créateurs de costume.

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Balthus (1908-2001), La Rue, 1933
© Balthus
© 2017. Digital image, The Museum of Modern Art, New
York/Scala, Florence

Outre toutes ces sensibilités communes, c’est surtout dans leur questionnement de la réalité que Derain, Balthus et Giacometti se retrouvent. Que ce soit par l’abstraction ou la figuration, ils dévoilent chacun le monde à travers leur perception du réel. Dans Sens et non sens publié en 1948, Merleau-Ponty explique que « l’artiste (…) ne se contente pas d’être un animal cultivé, il assume la culture depuis son début et la fonde à nouveau » c’est ce qu’ils ont réussi à faire.

Alice PAILLAT pour Envie d’ailleurs