Les cahiers de Nijinski: un plaidoyer pour la liberté d’expression

Il est très dur d’écrire après des événements aussi tragiques que ceux de la semaine dernière.

Dimanche 4 janvier je voyais le beau spectacle de flamenco de Sara Baras au TCE d’où ressortait une virilité fragilisée et une féminité tour à tour ensorceleuse et délicate.

Mardi soir j’assistais à la première de Juliette et Roméo de Mats Ek par le Ballet royal de Suède au Palais Garnier. Une soirée où se pressait le Tout Paris, puisqu’elle était suivie d’un dîner de l’AROP. Un ballet sombre, à la limite du diabolique par moments, du sublime à d’autres, où brillaient Ana Laguna, l’épouse de Mats Ek ainsi que Mariko Kida qui interprétait Juliette. Un ballet dont la musique n’était pas de Prokofiev mais de Tchaikovsky, ce qui a pu en dérouter d’aucuns. Une soirée qui ne m’a pas réconciliée avec ce chorégraphe.

Le lendemain avait lieu cet attentat, prélude de 3 jours meurtriers et de menaces futures…

Les cahiers de Nijinski, pièce de théâtre donnée au théâtre de l’ouest parisien vendredi dernier, le 9 janvier, était d’une cruelle actualité. Censurés pendant 70 ans par l’épouse de Nijinski, ces écrits  sont mis en scène sobrement par Daniel San Pedro et Brigitte Lefevre, ancienne directrice de la danse à l’Opéra de Paris. Deux hommes, Nijinski et son double, se tiennent sur une grande « vague » blanche.

Une fois passée les premières minutes d’adaptation – j’ai beaucoup de mal avec la diction Comédie-française, je me laisse prendre à ce monologue dur et lucide sur notre condition humaine. Des cahiers écrits en six semaines pendant l’hiver 1918-1919, avant que le grand danseur ne sombre définitivement dans la folie. Clément Hervieu-Léger de la Comédie-Française, joue un Nijinski exalté, se prenant tour à tour pour Dieu, un oiseau… et parlant durement de sa femme – être « qui ne scintille pas », de son homosexualité et des faux-semblants. Un jeu qui me fait penser à celui de John Malkovitch dans les années 1990, à la limite du border line. Une fragilité sous-jacente qui rend le jeu d’autant plus réaliste.

http://www.top-bb.fr/theatre-de-louest-parisien-calendrier/spectacle/2015-01/85-les-cahiers-de-nijinski.html?video=1

Les mots sont durs et crus sans être vulgaires, les rapports humains disséqués avec une grande lucidité. Le double de Nijinski, interprété par Jean-Christophe Guerri, ancien danseur de l’Opéra de Paris, le réconforte parfois, se fait miroir de ses sentiments. On sent dans la mise en scène l’influence de la danse: des gestes christiques et épurés à la façon de se déplacer, théâtre et danse se mêlent.

Nijinski

Une pièce dont on sort bouleversé(e)… et qui sonne comme un manifeste pour la liberté d’expression.

Une soirée qui fut aussi l’occasion d’échanger avec les artistes, Brigitte Lefevre et son mari Olivier Meyer.

La Didone de Cavalli au TCE: un triomphe malgré quelques huées

Après La Passion selon St Jean de Bach ce mercredi, où Paul Agnew chantait toujours aussi bien ( j’ai beau avoir déjà entendu cette oeuvre de nombreuses fois et la trouver toujours aussi longue à la fin, écouter Paul Agnew justifiait à mes yeux le déplacement), j’étais samedi soir à nouveau au TCE (théâtre des Champs Elysées) pour écouter La Didone de Cavalli, élève de Monteverdi et inspirateur de Lully, sous la direction de William Christie et des Arts Florissants (j’étais venue pour cet ensemble).

La trame de cette Didone est plus étendue que celle retenue par d’autres musiciens comme le Didon et Enée de Purcell. En effet, le librettiste Giovanni Francesco Busenello retrace l’histoire d’Enée de la chute de Troie et du meurtre de son épouse (dont il se console très vite au demeurant) à son arrivée puis son départ de Carthage où la reine Didon, courtisée sans succès par le roi Iarba, tombe sous le charme d’Enée grâce au pouvoir de Vénus. Didon ne se suicide pas mais épouse Iarba, contrairement à la tradition.

Une fois le décor planté, que retenir de cette soirée?

– Une mise en scène de Clément Hervieu-Léger plutôt agréable sans être transcendante malgré quelques anachronismes comme cet échafaudage blanc dans la 2° partie, verrue se greffant sur le palais carthaginois et permettant aux Dieux d’aller et venir. Quant au cerf  mort, il ne sert à rien si ce n’est à être un réservoir de faux sang pour Didon à la fin de la pièce

– Des voix magnifiques! Qu’il s’agisse d’Anna Bonitatibus (Didone), Kresimir Spicer (Enée) ou Xavier Sabata (Iarba), mais aussi des autres chanteurs, les voix sont d’une très grande pureté et d’une grande justesse. Un vrai bonheur!

– Un opéra mélangeant des scènes d’une grande intensité dramatique (la mort de Corroebe et les chants de Cassandre à cette occasion, le départ d’Enée de Carthage…) et d’opéra bouffe comme certaines interventions divines ou cette scène un brin coquine et érotique où Iarba, devenu fou de douleur devant l’idylle naissante de Didon et Enée, lutine les dames de compagnie de celle-ci.

– Des Arts Florissants en forme mais qui ont manifestement déçu certains spectateurs. En effet, lors des saluts, alors que tous les chanteurs étaient acclamés, William Christie a été le seul à être à la fois acclamé et hué. Je souhaiterais que l’on m’explique pourquoi…

Bref, une soirée très agréable pour la « baroqueuse » que je suis!