« Helena Rubinstein: la collection de Madame » prend ses quartiers d’hiver au musée du Quai Branly

Madame Rubinstein, en écho au Mademoiselle de Gabrielle Chanel, a collectionné de son vivant de nombreuses d’arts dits primitifs et d’art moderne, et était connue comme une esthète et une mécène de légende.

C’est dans la nouvelle galerie Marc Ladreit de Lacharrière, en hommage à une donation faite récemment par cet homme d’affaire et mécène, que se tient l’exposition Helena Rubinstein, la collection de Madame. Si la scénographie à la couleur rose boudoir m’a laissée perplexe, la qualité de l’exposition m’a séduite (ceux qui me suivent savent que je suis une adepte d’arts africains, tant car j’ai grandi en Afrique de l’Ouest que car ma mère est collectionneuse et que certains masques commencent à envahir mes murs ; ) )

Helena Rubinstein posant devant des objets de sa collection, 216, boulevard Raspail, Paris, vers 1930. 
Copyright  : © Lipnitzki / Roger-Viollet

Helena Rubinstein a mis en scène de son vivant sa passion pour les arts lointains. Originaire d’une famille juive polonaise (voir mon article consacré à Madame ici) elle est envoyée en Australie avant de s’installer un temps à Paris. Elle commence sa collection en 1908, même si les premières photos en faisant état datent de 1929. Elle achète tout d’abord pour Jacob Epstein puis pour elle. En 1935, elle est identifiée comme une grande collectionneuse et prête 19 objets au MOMA pour une exposition consacrée aux arts africains. S’il est difficile de connaître l’ampleur de sa collection, la dispersion de ses collections lors des ventes de 1966 aux Etats-Unis permet de dégager quelques tendances: l’art moderne, l’art africain, le mobilier et les bijoux. Ayant le goût des appartements extraordinaires, ceux ci font l’objet de reportage, ce qui permet d’avoir une idée de la façon dont elle juxtaposait des objets d’origine différente qui dialoguaient entre elles. L’exposition est également l’occasion d’apprendre qu’elle voyageait avec certaines des pièces de sa collection dont une statue féminine du Cameroun de grande taille.

Bamiléké, chefferie bangwa, Cameroun, région du Grassland, Fontem Avant 1897
Titre  : Figure féminine du lefem
Copyright  : Fondation Dapper, Paris. / Photo Hughes Dubois

Au fur et à mesure de l’exposition se dévoilent les préférences de Madame: les visages féminins, une certaine idée de la beauté, et des ensembles, comme de très belles poulies de métier à tisser (elle en possédait 76) et les paires, qu’il s’agisse de couples ou de duos. On y retrouve de nombreuses œuvres Baoulé et Sénoufo, correspondant à la Côte d’Ivoire.

Sentani, Irian Jaya, Nord-Est de la Papouasie, lac Sentani, xixe siècle
Copyright  : © Collection privée

J’ai été subjuguée par la qualité des pièces sélectionnées: la finesse des traits des statues et la part de mystère qui se dégage de ces masques animistes m’a toujours interpellée (que ce soit en positif ou en négatif car certains sont chargés des rites dont ils ont fait l’objet).

La fin de l’exposition permet de découvrir certaines œuvres d’Océanie et d’Amérique du Sud, d’une grande beauté également.

La visite de cette exposition pourra être complétée par celle consacrée aux vingt ans du musée du Quai Branly et celle abordant les Forgerons africains (en évitant la statue chargée de clous pour les plus sensibles).

Anne-Laure FAUBERT

Jusqu’au 28 juin 2020 – Musée du Quai Branly

Jômon : aux sources de l’art dans le Japon préhistorique

Si comme moi ces curieuses affiches « Jômon » présentes dans le métro ont attiré votre regard, courez alors à la maison de la Culture du Japon à Paris où, 20 ans après l’exposition Jômon, l’art du Japon des origines, Jômon : naissance de l’art dans le Japon préhistorique vous donne rendez-vous jusqu’au 8 décembre.

sculpture Jomon_1enviedailleurs.com

« Première culture préhistorique découverte à révéler un temps profond de l’histoire humaine au Japon, première période à faire l’objet d’une diffusion précoce dans le monde occidental, première étape d’une histoire de l’art propre à l’archipel, Jômon est tout cela » déclare Laurent Nespoulous, docteur en archéologie et maître de conférences à l’INALCO.

carte du Japon_Jomon_1enviedailleurs.com

La période Jômon commence il y a environ 13 000 ans, c’est-à-dire au Néolithique. L’ère glaciaire ayant pris fin peu après cette période, le Japon bénéficie d’un climat doux où se développent les activités de chasse, de pêche et de cueillette. L’homme s’est sédentarisé et fabrique des ustensiles pour la vie quotidienne, et notamment en terre cuite pour cuire sa nourriture, en pierre pour chasser et pêcher. Cette éclosion de la poterie marque l’entrée dans cette époque qui tire son nom des motifs obtenus par l’impression de cordes qui ornaient alors les céramiques, et dont certaines œuvres sont considérées comme des trésors nationaux et des biens culturels importants. Six trésors nationaux et 33 de ces biens sont présents dans cette exposition.

Poteries_Jomon_1enviedailleurs.com

Le parcours de l’exposition se déroule en trois sections.

La première présente 10 000 ans d’évolution de la beauté plastique à travers différents types de motifs des poteries Jômon. Elle regroupe les pièces les plus imposantes avec ces jarres à motif de flammes ou celle où des hommes semblent se donner la main. Déjà les artistes racontaient des histoires en mettant un peu d’eux.

Dogu_Jomon_1enviedailleurs

La deuxième section est consacrée aux objets évoquant la spiritualité et les croyances du peuple Jômon. Les dogû – statuettes anthropomorphes en argile cuite – sont en majorité des figures féminines aux attributs marqués liés à la fertilité. D’autres figurines étaient utilisées comme offrandes funéraires et nous renseignent sur les relations des hommes de Jômon avec l’au-delà. Sur les 18 000 figurines retrouvées au Japon, seules les plus abouties sont présentées à la maison de la Culture du Japon. Cet art représentait aussi souvent des motifs de spirales de ronds, symbole de la spirale de la vie, du mouvement, ou de la lune. La chasse, et notamment le sanglier, est aussi souvent représentée. Le Japon étant un archipel, de nombreux instruments servant à pécher sont exposés.

La dernière partie de l’exposition nous apprend que la technique de la laque était déjà employée à l’époque, témoin de cette capacité à mêler l’utile et le beau.  Il se dégage de ces œuvres une profonde unité de style. En effet ces poteries sont fidèles aux canons, des formes et des motifs relativement uniformes, partagés et transmis à travers un apprentissage commun et une imitation mutuelle. Cette unité était également un moyen de renforcer l’esprit de solidarité et le sentiment d’appartenance à un groupe.

Des œuvres à la beauté indicible et à la profonde spiritualité.

Anne-Laure FAUBERT

Maison de la culture du Japon à Paris – jusqu’au 8 décembre 2018

L’exposition Jacques Chirac ou le dialogue des cultures au Quai Branly : une des expositions majeures de l’été 2016

Je suis sortie de l’exposition Jacques Chirac ou le dialogue des cultures en me disant que le regard de cet homme sur les autres cultures était ce que Sciences Po savait nous transmettre de mieux : une ouverture sur le monde, la volonté de le questionner, une curiosité intellectuelle très forte… Caractéristiques que l’on retrouve dans une bien moindre mesure dans d’autres écoles…

MQB. Affiche de l'exposition "JACQUES CHIRAC ou le dialogues de cultures". Du 21 juin au 9 octobre 2016.

Pour son dixième anniversaire, le musée du Quai Branly consacre une grande exposition à son fondateur, l’ancien président de la République Jacques Chirac.

L’exposition Jacques Chirac ou le dialogue des cultures révèle la construction personnelle et politique d’un homme en résonance avec ses convictions culturelles. Sous le commissariat de Jean-Jacques Aillagon cette exposition permet – à travers plus de 150 œuvres issues de collections publiques et privées françaises et étrangères et une soixantaine de dates clés correspondant à des événements majeurs de l’Histoire, de l’histoire culturelle et de la vie de Jacques Chirac – au visiteur de comprendre les interactions entre le destin de cet homme et celui de l’histoire des civilisations extra européennes.

SiègeAmérique – ethnie  Taïno  © musée du quai Branly – Jacques Chirac, photo Hughes Dubois

Ce portrait fait également écho aux changements de mentalité de l’Europe du XX°siècle qui progressivement adopte un autre regard sur les cultures lointaines et les considère avec davantage de respect et de compréhension.

En effet, convaincus de leur supériorité, les Européens ont longtemps porté un regard condescendant sur les cultures lointaines. Au XIX°s les « exhibitions anthropologiques », véritables « zoos humains » en ont constitué la manifestation la plus spectaculaire. En 1937, à Munich, les Nazis dénoncent « l’art nègre » et l’art moderne qui s’en inspire comme dégénérés alors que depuis le début du XX°siècle des artistes, critiques et collectionneurs portent un nouveau regard sur ces cultures non européennes.

Divinité féminine Khmère          Cambodge. © RMN-Grand Palais (musée Guimet, Paris) / Michel Urtado

L’intérêt de Jacques Chirac pour ces cultures s’était manifesté alors qu’il était maire de Paris, notamment avec l’organisation d’une Saison de Tokyo en 1986 et en 1994 par la programmation d’une exposition sur les Taïnos, ce peuple lié à la découverte des Amériques. Cette exposition rappelle aussi que Jacques Chirac fut à l’origine au Louvre, du Pavillon des Sessions et du département des Arts de l’Islam.

Statue d’homme barbuHaute-Egypte (Gebelein) © musée des Confluences (Lyon, France)/photo Patrick Ageneau

Jacques Chirac aurait fait une excellent ministre de la Culture, dans la mouvance d’André Malraux… Il est pour moi le dernier président de la Cinquième République (du moins pour l’instant) à s’être autant intéressé à la culture. Si Georges Pompidou a voulu réconcilier la France avec la culture de son temps, Jacques Chirac a voulu la familiariser avec la culture des autres.

La présence de pièces majeures d’Arts premiers, africains, océaniens, ou amérindiens, en font un véritable régal pour les yeux.

Une des expositions majeures de l’été 2016.

Jacques Chirac ou le dialogue des cultures – Musée du Quai Branly – Jusqu’au 9 octobre 2016

Amadeo de Souza-Cardoso au Grand Palais : un pari audacieux mais réussi

Peintre d’origine portugaise décédé à 30 ans de la grippe espagnole, Amadeo de Souza-Cardoso (1887-1918) n’est pas un peintre connu du grand public. En 2000, l’historien d’art américain Robert Loescher le qualifiait d’un « des secrets les mieux gardés du début de l’art moderne ». Lui consacrer une exposition au Grand Palais, après Velázquez et Vigée Le Brun était donc selon moi un pari audacieux.

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Titre inconnu (clown, cheval, salamandre) – Amadeo de Souza-Cardoso – vers 1911-1912 – Lisbonne, CAM, Fundaçao Calouste Gulbenkian, photo: Paulo Costa

« L’art, tel que je le sens, est le produit émotionnel de la nature. Et la nature, source de vie, de sensibilité, de couleur, de profondeur, d’action mentale » écrit l’artiste en 1915.

Un intérêt pour la nature qui traverse toute son œuvre, tout comme les motifs de la chasse et du cavalier, récurrents dans ses peintures et ses dessins. Un univers personnel en lien avec l’héraldique, le monde médiéval, les arts premiers tout étant très novateurs, que j’ai personnellement beaucoup aimé car pile dans ma période d’histoire de l’art préférée.

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Lévriers-  Amadeo de Souza-Cardoso – vers 1911 – Lisbonne, CAM, Fundaçao Calouste Gulbenkian, photo: Paulo Costa

Présent au Grand Palais en 1912, Amadeo de Souza-Cardoso y expose au Salon d’Automne Avant la Corrida, toile qui figure ensuite dans la célèbre exposition de l’Armory Show aux Etats-Unis en 1913.

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Le saut du lapin – 1911 – Amadeo de Souza Cardoso
Arthur Jerome Eddy Memorial Collection- The Art Institute of Chicago

Proche de Modigliani et Brancusi, figure de l’Avant-garde parisienne, Souza-Cardoso est issu d’une famille de la riche bourgeoisie rurale portugaise. Il évolue de 1906 à la fin de sa vie en 1918 entre ses deux mondes, éternel insatisfait.

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Cariatide, Amedeo Modigliani – vers 1911 – collection particulière -Copyright Studio Sébert – Photographes

On perçoit entre l’artiste et Modigliani une influence dans le style qui va bien au-delà de leur amitié : ressemblances graphiques évidentes, intérêt pour les arts premiers… Leur traitement de la figure féminine diffère toutefois : cariatides intemporelles pour Modigliani, femmes en mouvement pour Souza-Cardoso.

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Sans titre (fileuse) – 1913 – Amadeo de Souza Cardoso –  collection particulière – Photo José Manuel Costa Alves

Une exposition que je vous invite fortement à découvrir au Grand Palais, jusqu’au 18 juillet 2016.